Deux évènements récents, bien que très éloignés géographiquement et historiquement, ont comme point commun la tragédie ultime que représentent les génocides. Le premier met en scène le fameux « Douch », ancien commandant de la prison S-21 où 15000 personnes ont été incarcérées, torturées, et tuées par le régime Khmer Rouge de Pol Pot. Son procès pour crime contre l'humanité commencera le 30 mars et la presse s'en est largement fait l'écho, profitant de l'occasion pour éclairer un peu un épisode horrible de l'histoire : comment un peuple peut être décimé par lui-même ! Pas besoin de guerre, d'invasion, de prétextes ethniques... L'arbitraire poussé à l'absurde. Bilan : plus de deux millions de morts, et une relative impunité pour les anciens dirigeants Khmer. Le deuxième concerne l'évêque Williamson. Lui n'a pas commis d'atrocités. Pas personnellement en tout cas. Ce brave homme d'église, appartenant à la Fraternité Saint Pie X, avait été excommunié avec trois autres confrères intégristes puis réhabilité récemment par Benoît XVI... Tout heureux de ce retour en grâce, il s'est empressé de déclarer à la télévision qu'il avait de forts doutes sur l'existence des chambres à gaz. La polémique n'est pas encore retombée sur son retour au sein de l'Eglise, ses propos, ses excuses et les réactions du Saint Père. En attendant, on parle de lui ! Rien à voir a priori entre ces deux faits. Pourtant un lien les unit : la capacité infinie de l'Humanité à commettre des horreurs innommables contre elle-même ou son propre milieu naturel, et ses facultés non moins incroyables à les nier, à les minimiser, à les excuser. Y compris chez ceux-là même qui les ont commises. Du SS qui n'a fait qu'obéir aux ordres au moindre commissaire politique qui a œuvré pour le bien de la patrie ou de la civilisation ou de la révolution, ou de toute autre cause qui paraissait juste à ce moment-là. On peut s'interroger sur la capacité collective des hommes à produire des actes aussi monstrueux - qui perdurent malgré toute la connaissance accumulée sur ces évènements et en dépit de toute élévation du niveau culturel, moral ou technologique. On peut aussi se placer sur le plan strictement individuel : comment une personne a priori sensée, éduquée - même de façon imparfaite - peut-elle se rendre capable de crimes aussi odieux et massifs qu'ils donnent la nausée à leur seule évocation ? Comment cette même personne peut-elle ensuite survivre, se regarder dans une glace, être en paix avec elle-même, penser qu'elle a eu de bonnes raisons d'agir ainsi ? * * * J'imagine cet homme dont les yeux ont brûlé de contempler les pires horreurs, cet homme dont les mains sont rongées par le sang des victimes innocentes, dont les oreilles ont été percées par les cris de rage et de douleur. Son âme s'est-elle enfuie dans les recoins obscurs de ses tripes ? Il existe donc encore, traînant sa carcasse morbide à la face du monde, ce bourreau sans cœur, vide, repu de crimes... l'immonde ? Et celui-là, intelligent, respectable, le rejoint dans la fange de l'inhumain, l'excuse et le pardonne sans remord ni regret. Que faut-il pour lui ouvrir les yeux ? Des cadavres, des preuves, des témoins... pas assez sûrement. Nier est si simple. Nier pour absoudre, nier pour autoriser, nier pour rendre encore possibles les carnages de demain ! Je les vois l'un comme l'autre debout mais à demi morts, calcinés en leurs intérieurs putrides par les flammes de l'enfer qu'ils déchaînent sur les autres. Debout pour nous rappeler ce que nous valons car nous n'avons pu empêcher le pire. Ils se dressent face à nous de toute la hauteur des statues érigées par les mains innombrables de notre société de l'information. Car nous savions, nous savons et nous saurons. En une heure, un jour, un mois, guère plus, nous saurons les crimes. Les hurlements des innocents nous rejoindront dans le grand concert, le babil infernal du monde qui continue de tourner. Nouvelle dépêche, nouveau massacre. Indignation. Oubli. Négation... Eux sont là, se repaissent de nos faiblesses. Se trouvent des raisons, atténuent les actes, nient l'évidence. Poursuivis, contrés, combattus, ils sont rarement ébranlés. Leurs thèses nauséabondes s'insinuent dans les moindres failles de nos sociétés, dans la moindre brèche dans l'intelligence des hommes. Jusqu'à la prochaine fois, ailleurs. Un jour, dans le froid silence des charniers oubliés, se lèvera l'armée des ombres. Ombres des victimes disparues par millions. Loin des débats et des chiffres stériles, elles se dresseront pour leur dernier combat. Avançant lentement dans les méandres voilés des consciences, flottant aux vents de la révolte ultime, elles rejoindront peu à peu les repaires des bourreaux et des chantres de leurs œuvres néfastes. Les verront-ils arriver, ceux qui ont annihilé leurs existences par les actes ou par le verbe ? Sentiront-ils se poser sur eux le regard de ces damnés ? Quand enfin ils sentiront se refermer sur leur cœur les mains glacées des ombres de la mort, comprendront-ils leurs fautes ? Ils trouveront dans la multitude assemblée face à eux les millions de raisons de désespérer. Ils sentiront dans leur chair et dans leur âme les tourments infinis qu'ils ont infligés. Devant les ombres mutilées, défigurées, calcinées, ils prendront conscience de la noirceur de leurs actes. Ils sauront. Enfin.
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