Mythes et légendes : nouvelle, dragons et chevaliers

 La malédiction de Lydda - suite et fin

La patrouille passa les portes de Lydda dans un nuage de poussière. Douze hommes, dix-huit chevaux. Tous les passants s'arrêtèrent pour les regarder filer comme le vent dans la rue principale qui menait au palais. Au cœur du maelstrom soulevé par les montures, ils ne virent que furtivement les visages fermés des soldats. Cela suffit pour déclencher d'innombrables conversations, inquiètes, tendues. Tout indiquait qu'ils revenaient avec de bien mauvaises nouvelles. Lydda n'avait pas besoin de mauvaises nouvelles. Depuis plus d'une semaine, depuis le retour de la caravane de la princesse Netanya, tous les habitants étaient paralysés par la terreur que leur inspirait la créature qui avait anéanti le convoi, fracassant ses chariots, blessant et tuant leurs concitoyens. Ils craignaient de voir le monstre apparaître au-dessus d'eux et s'abattre sur les murailles et les demeures, invincible ; les mines sombres des soldats qui venaient de rentrer ne firent rien pour les rassurer.

À la tête des cavaliers se trouvait l'officier qui s'était précipité dans le ravin pour secourir Netanya : Hasdrubal avait été l'ami de Mhal'k et la disparition de ce dernier l'avait anéanti. Il s'était immédiatement porté volontaire pour retourner dans les montagnes et traquer le dragon. Sa valeur au combat était connue et le Roi lui-même lui avait confié la mission de retrouver le monstre et de chercher à l'abattre. La veille, après une chevauchée sans embûche vers les monts du Drâajh, il avait conduit sa troupe de quarante soldats sur la route empruntée auparavant par le convoi de la Princesse. Il espérait remonter la piste de la créature et trouver son antre. Il comptait sur l'habileté de ses archers et la force de ses épées pour abattre la bête. Hélas, sa puissance leur était par trop supérieure : surgissant des cieux dans un hurlement terrifiant, le dragon s'était jeté au milieu de sa troupe, abattant hommes et chevaux de ses griffes acérées, déchirant les corps de ses crocs luisants. Passé le premier moment de surprise, ses hommes s'étaient ressaisis et avaient tenté de faire face, tirant sur lui avec leurs arcs, mais les flèches ricochaient sur sa carapace. Hasdrubal s'était alors élancé vers lui, l'épée levée, mais le monstre avait pris son envol pour l'esquiver. Il s'était posé sur un rocher surplombant la route et avait poussé un nouveau cri horrible. Les Lyddiens avaient à grand peine maintenu leurs chevaux. Le dragon s'était immobilisé, se figeant comme une statue sur son roc, et sa voix magique avait résonné dans l'esprit d'Hasdrubal. Terrifié par le pouvoir maléfique de la créature, il n'avait pu qu'écouter :

- Toi qui commandes ces humains misérables, je t'offre une chance de sauver ceux qui restent. Je vous laisserai aller en paix à la condition que tu portes un message au roi des hommes dans la plaine : dis-lui que je veux la Reine qui se trouvait dans le cortège que vous avez envoyé sur mes terres. Dis-lui que j'ai tari les sources qui portent l'eau à votre cité et que je ne les libèrerai qu'au moment où elle sera auprès de moi. Avant la fin de la lune, si je n'ai pas eu satisfaction, j'avancerai vers votre cité et ferai un grand massacre de votre peuple. Dis-lui enfin qu'il est inutile d'envoyer à la mort ses soldats... J'attendrai ici. Partez maintenant !

Tremblant de tous ses membres, Hasdrubal avait empoigné les reines de son cheval et était parti au galop vers Lydda, entraînant derrière lui les survivants de son escouade. Ne sachant s'il avait été le seul à entendre les exigences du dragon, il avait gardé le silence sur le chemin du retour.

À l'approche du palais, il ressentit une vive appréhension. Comment son message allait-il être reçu, alors qu'il avait échoué dans sa mission ? Tandis qu'un chambellan l'introduisait dans l'antichambre de la salle de réception du Roi, l'officier cherchait la meilleure façon de présenter son rapport. Le Roi avait insisté avant son départ : il ne devait prendre ses ordres et rendre compte de ses actes qu'auprès du souverain. Hasdrubal savait que les généraux étaient en train de rassembler les armées pour mener une attaque de grande ampleur contre le monstre, et que sa mission visait surtout à localiser le dragon, mais il aurait voulu revenir auprès de son maître avec de meilleures nouvelles ! Il patientait depuis quelques minutes à peine quand la grande porte s'ouvrit. Il s'avança, droit et fier de l'honneur qui lui était fait de paraître devant son Roi. Il avait déjà fréquenté le Palais mais il était toujours impressionné devant la beauté des vastes salles richement décorées, des statues des anciens rois, des tapis figurant les scènes de la vie des Dieux et des Déesses de Lydda. En face de lui, le Roi était assis sur son trône, penché en avant avec les coudes appuyés sur ses genoux dans une posture qui cachait mal son anxiété et son impatience. Le jeune officier remarqua également que la salle était déserte : le monarque voulait être seul informé du résultat de l'expédition. On l'avait averti que le retour d'Hasdrubal ne présageait rien de bon. Il fit un geste impérieux vers le soldat pour l'engager à parler. Celui-ci s'inclina profondément devant son maître et lui fit un récit très détaillé des évènements, qu'il termina par les terribles phrases que le dragon avait projetées dans son esprit au moyen d'une magie noire qu'il ne pouvait comprendre. Le Roi de Lydda ferma les yeux. Il n'avait pas réellement espéré qu'une escouade de cavaliers, même parmi les plus vaillants, puisse venir à bout de la créature qui hantait les monts du Drâajh. Son objectif était de donner le change, de montrer qu'on pouvait réagir et ainsi rassurer la population en attendant que ses armées se regroupent pour aller affronter le monstre. Il ne s'attendait pas à ce que le dragon envoie un message et celui qu'il venait d'entendre lui glaçait le sang ! Pourquoi donc voulait-il sa fille ? Il avait failli provoquer sa mort, cela ne lui suffisait donc pas qu'elle en ait réchappé par miracle ? Il avait conscience qu'Hasdrubal le regardait et que ses réactions comptaient beaucoup pour le jeune homme. Il ne pouvait se permettre de l'inquiéter... Il ouvrit les yeux et se redressa, affectant une assurance et une majesté qu'il savait n'être qu'une façade. Il déclara d'une voix forte :

- Jeune Hasdrubal, tu as fait preuve de courage. Tu as conduit tes hommes au combat et vous avez affronté un ennemi bien plus fort que vous. Tu m'as bien servi. Sache que le message que tu me rapportes me touche et provoque en moi des inquiétudes bien naturelles pour un père. Pourtant, nous nous devons de protéger nos familles : en tant que père et en tant que Roi de Lydda, je ne peux céder aux exigences incroyables de cette créature maléfique. Avant la fin de la lune, nos armées seront prêtes et si le dragon nous attaque nous saurons le recevoir ! Mes meilleurs mages prépareront les armes convenables pour l'abattre et leur science nous renforcera et sapera ses forces. Sois confiant, et rejoins maintenant tes camarades pour leur porter ma parole et félicite-les pour leur bravoure !

Ayant vu ressortir Hasdrubal de la salle de réception, Netanya s'engouffra par la porte et trouva son père rongé par les doutes et l'inquiétude, les yeux dans le vague comme perdus dans la contemplation des futurs champs de bataille. Elle s'approcha lentement de lui et déposa un tendre baiser sur le front soucieux du Roi. Sortant de sa torpeur il lui sourit et la prit dans ses bras, la pressant sur son cœur comme aux temps lointains où elle accourait vers lui, petite fille remplie de gaieté et d'espièglerie. Elle n'avait plus sept ans et bien qu'elle fût encore jeune et peu rompue à la lecture des sentiments humains, elle n'eut aucun mal à deviner que de graves évènements pesaient sur l'âme de son père. Prenant ses deux bras encore puissants dans ses mains si douces et légères, elle plongea ses yeux d'or dans l'eau claire de ceux du Roi et l'interrogea :

- Que t'a dit Hasdrubal ? Il a trouvé le dragon ? L'a-t-il combattu ? Tué peut-être ?

- Ma fille, tu es bien curieuse et je te comprends : il doit te tarder de voir jetée à tes pieds la dépouille de ce monstre infâme qui t'a causé tant de tort ! Hélas, si Hasdrubal et ses hommes ont bien trouvé la créature, ils n'ont pu l'abattre.

- Par les Dieux ! s'écria Netanya. Il vit donc encore.

Ignorant ce qu'il en était des sentiments troublés de sa fille, le Roi prit cette dernière réaction pour un cri de désespoir quand il s'agissait en fait d'un soupir de soulagement. Il n'osait lui faire part du message rapporté par Hasdrubal, craignant de la plonger plus encore dans la terreur. Comme elle le pressait de lui en dire plus, il céda et lui avoua l'horrible chantage dont ils étaient victimes, puis lança :

- Pourquoi ce monstre s'en prend-il ainsi à notre famille, ajouta-t-il devant le silence interloqué de la princesse. Quelle rage démoniaque l'habite pour qu'il veuille m'ôter la chair de ma chair, mon bien le plus précieux, ma fille chérie ?

- Je ne le sais, mon père, lui répondit la jeune fille en baissant les yeux.

- Ne t'inquiète donc pas mon enfant ! Jamais il ne s'approchera de toi et si le royaume entier ne devait être que ruines je serai le dernier rempart devant toi pour te protéger...

- Mon père, vous ne devez pas sacrifier votre peuple à votre fille ! Comment pourrais-je supporter la mort d'un seul de vos soldats pour empêcher que moi seule courre le risque de me rendre auprès du monstre ? Combien de familles éplorées et de maisons incendiées, et de champs fertiles transformés en désert faudra-t-il pour arrêter un démon si puissant ? Je ne peux le concevoir. Je vois bien votre trouble à ces mots si désespérés. Je connais votre bravoure et je sais que vous feriez la guerre pendant cent ans plutôt que de m'abandonner ! Hélas je ne mérite pas cela...

- Tais-toi !

Le cri de rage du souverain se perdit dans les échos de la vaste salle encore déserte. Ses yeux lançaient des éclairs et ses bras s'agitaient, frappant des ennemis imaginaires. Netanya ne put retenir ses larmes devant l'affliction de son père. Elle voulait le rassurer sur son sort, lui dire qu'elle ne subirait aucun mal de la part du dragon, mais il eût fallu pour cela qu'elle lui dévoile la vérité de ses relations avec la bête et elle ne put s'y résoudre : il était inconcevable qu'elle eût un amant, que dire si celui-ci était un monstre inhumain ! Marchant de long en large, le Roi ne cessait de proférer des menaces contre toute créature qui oserait s'approcher de sa fille, il promettait mille morts par le fer et par la magie, rien ne l'arrêterait... La princesse se laissa tomber sur le sol, secouée de lourds sanglots. Cela seul parvint à calmer son père qui s'agenouilla près d'elle et prit sa tête contre son sein, la caressant, la berçant doucement. De longues minutes passèrent ainsi avant que le calme ne revienne dans leurs cœurs déchirés. Leurs traits si semblables étaient brouillés de douleur et d'amertume mais unis dans l'amour qu'ils se portaient ; les rides du patriarche semblaient s'être creusées tandis que le visage parfait de la jeune fille s'empourprait comme un bouton de rose sur le point d'éclore. Le premier le père s'adressa à sa fille, d'un ton encore vibrant d'émotion :

- Ma fille, ton cœur est noble ! J'entends que tu es prête au plus grand des sacrifices pour épargner à ton peuple des souffrances qu'il n'a pas recherchées. En cela tu es digne des plus grandes reines et ma fierté est immense. Je ne peux cependant me résoudre à t'abandonner aux griffes de cette bête maléfique. Nous avons un peu de temps avant la fin de cette lune et nous devons toi et moi réfléchir posément, consulter les oracles et les prêtres de nos temples, avant d'arrêter une décision...

- Bien mon père. Qu'il en soit fait selon votre volonté.

Au fond de son âme, Netanya savait en prononçant ces mots qu'il n'existait aucune force sur terre qui put lui faire changer d'avis. Elle n'en dit rien, cherchant tout d'abord à apaiser les souffrances de son père. Quand ils furent remis de leurs emportements, ils partagèrent une coupe de vin et appelèrent enfin les courtisans et les conseillers qui avaient été tenus à l'écart. De longs débats allaient s'engager, dont le terme était gravé dans la course des astres : à la nouvelle lune, le dragon mettrait sa menace à exécution, s'abattrait sur la cité et la raserait jusqu'au sol s'il n'obtenait satisfaction !

 

Georg avait parcouru au petit trot les dernières lieues qui le séparaient de la frontière de Lydda. Son voyage n'avait que trop duré et il se refusait à perdre encore du temps. Il était d'autant plus anxieux qu'il n'avait reçu aucune nouvelle depuis qu'il avait croisé Ibn Gh'zi. Il craignait aussi que son choix soit interprété comme un acte de désobéissance par ses supérieurs, bien qu'il eût agi dans l'intérêt de l'Empire. Ses dernières nuits n'avaient pas été sereines et la fatigue commençait à le gagner tandis qu'il approchait de la tour de guet postée sur une petite colline, en bordure de la piste du Nord. Il supposait qu'on l'avait repéré depuis longtemps car il voyait des silhouettes s'agiter en haut de la tour. Il fit halte à une distance respectueuse et mit pied à terre, attendant qu'on vienne à sa rencontre. Cela ne tarda pas : deux soldats passèrent la tête aux créneaux, leurs arcs bandés et pointés sur le jeune homme, tandis qu'un troisième, un officier, sortait de la tour et s'avançait vers lui. C'était un homme de haute stature d'une quarantaine d'années. Son visage hâlé portait quelques marques de combats et sa démarche souple et assurée laissait supposer une grande puissance. Ses yeux sombres, un peu écartés et en amande, l'associaient sans trop de doute aux peuples de l'Orient qui constituaient la majeure partie de la population de Lydda. Il se planta devant Georg, qu'il dominait d'une bonne tête, et lui demanda plutôt poliment de décliner la raison de sa venue, ce que fit le jeune homme. À l'évocation du nom d'Ibn Gh'zi, le sergent se détendit visiblement :

- J'ai vu le messager avant qu'il ne passe nos frontières. C'est un homme sûr qui a la confiance du Roi. Quel dommage que vous n'ayez pu le renseigner ! Je crains que l'aide de l'Empire ne nous soit nécessaire pour vaincre le fléau qui s'abat sur nous.

- Ce qu'il m'en a dit a tout pour m'en convaincre également. Je n'ai pu me résoudre à poursuivre ma mission en sachant que mon aide pouvait être utile auprès des Lyddiens. Je suis seul, certes, mais je compte mettre ma force et mes armes au service de votre roi en attendant que d'autres hommes vous soient envoyés. J'espère que vous me laisserez aller, Sergent ?

- Bien sûr... Entrons dans la tour, voulez-vous, je vous établirai un sauf-conduit qui vous permettra de circuler dans le royaume et de rejoindre le Roi. Votre aide sera sûrement la bienvenue : aux dernières nouvelles, tous les hommes en armes sont appelés à Lydda et l'armée s'apprête à marcher sur les monts du Drâajh où se terre la créature.

- Alors hâtons-nous ! Je m'en voudrais de ne pas les trouver à temps.

Quelques minutes plus tard, Georg quittait la tour de guet sur la piste qui menait à la capitale du royaume. Le sergent l'ayant assuré qu'une bonne journée de voyage lui suffirait pour l'atteindre, le jeune chevalier ne ménagea pas sa monture et tandis que les derniers rayons du soleil peignaient d'or les vallées fertiles il aperçut enfin les murailles de Lydda. Lorsqu'il put enfin entrer dans le palais du roi, il ressentit immédiatement une ambiance bien différente de l'agitation qu'il avait rencontrée à l'extérieur de la ville et jusque dans la forteresse. Ici, point d'allées et venues fébriles comme on en voyait parmi les peuples qui se préparent à la guerre. Il fut d'abord surpris de ne croiser que très peu de personnes tandis qu'il arpentait les longs couloirs à la suite d'un chambellan qui le conduisait au roi. Le palais lui sembla plongé dans la torpeur et il en éprouva de l'inquiétude : le chef des armées doit donner à tous l'énergie et la force, communiquer son courage... Si ce Roi ne montrait pas sa détermination, il y avait fort à parier que ses hommes ne seraient pas aussi vaillants, et même son peuple pouvait s'effrayer. Il avait vu des cités naguère puissantes s'effondrer par la faute de leurs maîtres qui avaient perdu leur ardeur et leur volonté pour se vautrer dans les richesses et les plaisirs ! Son impatience ne fit que croître à l'idée que les mêmes malheurs pouvaient frapper les Lyddiens et l'emporter par la même occasion. L'homme qui le précédait marchait d'un pas mesuré : le vieux dignitaire avait été appelé par la sentinelle quand Georg avait montré son sauf-conduit ; en voyant le message et la livrée impériale que portait le jeune homme, il avait immédiatement fait demander audience au Roi par un jeune page qui avait filé ventre à terre. Le chambellan donnait certainement par sa démarche le temps au gamin d'atteindre le Roi et de le prévenir ! Georg aurait préféré suivre l'enfant à la course et savoir enfin ce qui se passait : le vieux serviteur ne lui en avait pas touché mot. Ils arrivèrent enfin de leur pas lent et solennel devant une lourde porte de bois dont les clous dorés jetaient un éclat intense dans le couloir. La salle du trône, enfin ! pensa Georg. Le vieil homme frappa et l'introduisit immédiatement dans une grande pièce richement décorée où flambaient de nombreuses torches. Le Roi l'attendait, marchant de long en large au pied de son trône. C'était un homme un peu âgé mais qui conservait une belle prestance. Il n'était pas très grand mais on percevait une grande puissance dans sa forte musculature. Ses traits énergiques et son regard d'un bleu d'acier touchaient immédiatement le visiteur. Les doutes de Georg s'évanouirent : il se trouvait face à un monarque qui en imposait, un homme qui ne se laisserait pas aller au découragement ou aux bassesses avilissantes de la paresse ou de la luxure. À peine fut-il arrivé à deux mètres de lui que le Roi de Lydda lui fit face, interrompant son va et vient monotone et soucieux :

- Je vous salue, jeune chevalier de l'Empire. Êtes-vous seul comme on me l'annonce où conduisez vous à votre suite une armée entière ?

- Messire, répondit Georg en s'agenouillant respectueusement, je ne peux mettre que mon bras et mon courage à votre service ! J'étais en route pour Alep lorsque j'ai croisé l'un de vos messagers. Ce qu'il m'a décrit m'a causé un tel trouble que je n'ai pu me résoudre à poursuivre ma mission : j'espère que mon Empereur me pardonnera cet écart, que je n'ai commis que pour hâter l'aide de ses armées à un de ses alliés en danger !

- Maudits soient les Dieux ! lança le Roi dans un grognement rauque. Votre aide est la bienvenue, jeune homme, mais fussiez-vous le meilleur combattant entre les deux Océans que votre force ne suffirait pas à rompre la malédiction qui nous frappe... Dieux cruels, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Pourquoi ce monstre est-il venu me prendre mon trésor le plus précieux ?

Cet homme au port si altier, dont le bras n'avait jamais tremblé dans les batailles les plus sauvages, ce Roi puissant qui commandait à des milliers de soldats tomba soudain à genoux, rampant presque aux côtés de Georg, médusé.

- Sire, parvint-il à murmurer, quelle que soit la menace qui vous guette, vous devez garder espoir ! J'ai traversé votre pays, j'ai vu vos armées qui se rassemblent, j'ai entendu votre peuple amassé autour de la forteresse : tous sont prêts au combat. Ils ont eu vent des malheurs causés par ce dragon maléfique et pourtant ils se pressent pour vous servir et donner leur vie dans la lutte ! J'ai franchi des montagnes et des fleuves pour vous rejoindre et vous offrir le soutien de mes armes... L'espoir doit demeurer.

- Allons, jeune fou - la voix du Roi était un sourd sanglot étouffé - que peut-on faire ? Il me l'a prise. Il a pris ma fille ! Tu ne comprends donc pas ? Il ne veut rien d'autre que le joyau le plus précieux de ma couronne : ma douce fille Netanya qu'il a failli tuer en effondrant sur elle la montagne entière, il l'a demandée en rançon... Il se tût un instant avant de reprendre dans un hurlement de rage impuissante : et elle est partie ! Comment ai-je pu me laisser convaincre ?

- Que voulez-vous dire ? Elle s'est sacrifiée pour vous ?

- Hélas oui. Cette âme si forte est aussi généreuse ! Dieux ! Pourquoi l'avez-vous dotée de cette noblesse d'esprit ? Pourquoi n'est-elle pas une simple jeune fille comme le sont les enfants de son âge, courant les fêtes, cherchant les faveurs des galants ? Las : elle avait pris sa décision à l'instant où je lui ai annoncé l'ignoble chantage de la bête ! Rien n'y a fait...

Le Roi de Lydda, effondré de douleur, pleurant sur l'épaule de Georg qu'il connaissait à peine, reprit peu à peu ses esprits et se releva avec l'aide du jeune homme. Il le regarda et ses yeux d'acier trempé étaient secs à nouveau quand il lui dit :

- Chevalier, vous seriez le bienvenu pour aller vous battre, s'il y avait encore une raison de le faire. À l'heure qu'il est ma Netanya a dû parvenir au repaire de ce monstre. Qui sait, peut-être n'est-elle déjà plus au moment où nous parlons ! Que peut vouloir cette créature des ténèbres à une jeune fille sans défense ? Je suis à la torture depuis son départ !

- Ô mon Roi, acceptez au moins, si je ne peux combattre, que je courre à cette montagne où le dragon se terre, afin que je voie ce qu'il est advenu de votre fille et que je vous en rende compte. Je ne peux croire que tout est perdu. Ma nature, mon âme, se révoltent à l'idée d'abandonner une lutte qui n'a pas commencé ! Si elle vit sous la coupe du monstre, il restera l'espoir qu'une armée la délivre. Si je ne trouve que sa dépouille, je tuerai de mes mains l'auteur de ce crime innommable et je vous rapporterai son corps afin qu'elle repose parmi les siens et non sur une lande désolée battue par les vents !

- Allons ! Quarante de mes meilleurs soldats ont été taillés en pièce par le monstre. Ceux qui sont revenus ne doivent leur salut qu'à sa volonté de m'adresser un message... Et toi seul tu affronterais le dragon ? Allons, te crois-tu protégé par une force surnaturelle, ou es-tu un simple d'esprit ?

- Ni l'un ni l'autre, mais je ne suis ni un lâche pour attendre en pleurant, ni un couard pour tomber sans me battre !

Le Roi, piqué au vif, le saisit par sa tunique et le tira vers lui jusqu'à ce que leurs têtes se touchent. Georg vit du coin de l'œil que son autre main s'était portée sur la garde de son épée. Il soutint pourtant son regard avec l'assurance que lui donnaient sa jeunesse et aussi la foi dans la justesse de son offre. Pendant quelques instants, le souverain de Lydda le tint ainsi tout près de lui, les muscles tremblants et les yeux chargés de rage. Puis il baissa le regard et le relâcha. Abattu, il alla s'écrouler sur son trône qui parut soudain bien trop grand pour lui.

- Est-il possible que tu aies raison, chevalier ? Ai-je abandonné trop vite tout espoir ? Ma douleur est trop grande et obscurcit ma raison... Où donc trouves-tu la force d'espérer ?

- Elle est en moi, Sire, et elle me vient de mon Dieu. Je vous montre la confiance absolue que j'ai en vous en vous révélant que je suis adepte de la Vraie Foi et du Dieu Unique. Lui seul me guide sur le chemin de la justice. Lui seul me montre la voie de la sagesse. Lui seul me donne l'espérance infinie dans la valeur des hommes !

- N'aies crainte ! Je ne dévoilerai pas ton secret. Je m'étonne que les tiens ne soient pas plus nombreux car ta détermination paraît sans faille... Allons, nous n'avons que trop parlé. Je suis brisé par cette épreuve, alors que j'ai surmonté toutes les luttes et les souffrances de la vie. Puisque tu as de l'espoir pour deux, je vais te faire confiance... J'accepte ton offre. Va prendre un peu de repos : on va te conduire dans une chambre où tu pourras manger, boire, et te remettre des fatigues de ton long voyage. Je vais faire préparer un équipement digne de la mission que tu vas accomplir.

- Sire, merci pour votre confiance. Je ne faillirai pas !

Georg se retira et fut conduit dans une des nombreuses chambres d'hôtes du palais et peu de temps après des serviteurs lui apportèrent de la nourriture, des carafes de vin et d'eau fraîche. On le traita avec beaucoup d'égards et il comprit bientôt que le Roi avait parlé de sa future mission à tout son entourage. Il se rendit ainsi compte de l'attachement de tout le peuple à son souverain, et sûrement aussi à la jeune princesse. On ne tarda pas à venir le chercher et à le ramener dans la grande salle où le Roi l'avait reçu. Une foule importante s'y trouvait maintenant : des notables, si l'on pouvait en juger par leurs riches tenues, des officiers aussi, qui le toisaient sans ménagement, de nombreux serviteurs dont les allées et venues créaient un murmure incessant. Il remarqua aussi vers le fond un groupe compact d'hommes aux tenues étranges et bigarrées qui semblaient plongés dans une discussion assez animée. Dans le brouhaha ambiant, il n'en comprenait pas le sens, mais en approchant du trône il parvint à distinguer sur plusieurs d'entre eux des amulettes, d'autres portant de longs bâtons sculptés ornés de gemmes dont les éclats flamboyaient à la lueur des torches. Il devait s'agir des mages de Roi, de ses meilleurs sorciers... Georg se méfiait instinctivement de ce genre de personnages. Dans les lointaines contrées d'où il venait, ces hommes influents étaient souvent les plus acharnés des ennemis de la Vraie Foi. Il se sentit très vite mal à l'aise : autant il avait été libre devant le Roi seul, autant il redoutait maintenant de s'exprimer devant cette cour prestigieuse dont il pressentait l'hostilité. Il fut un peu rassuré lorsque le Roi lui sourit et lui fit signe d'approcher. Le vieil homme le prit par l'épaule avec bienveillance et, sur un signe de lui, un page fit résonner une cloche. Le silence se fit dans l'assemblée. Le Roi prit la parole et sa voix claire et assurée fit s'évanouir les doutes du jeune chevalier :

- Mes chers amis, mes fidèles serviteurs, écoutez-moi. Voici le Chevalier Georg, Capitaine des Monts d'Hattusa, au service de l'Empereur. Il s'est présenté à moi aujourd'hui pour m'offrir ses services. Malgré le désespoir qui m'accable et les craintes immenses que nous cause à tous l'ignoble créature qui hante nos montagnes du Drâajh, il a su me faire entrevoir la lumière qui vacille au fond des ténèbres. Tant qu'il reste une flammèche à la bougie, elle n'est pas éteinte ! Aussi, je lui confie la mission suivante : qu'il rejoigne au plus vite les monts maudits et recherche l'antre du dragon, et qu'il me rapporte des nouvelles de ma fille Netanya, que les Dieux la protègent !

- Sire, reprit Georg d'une voix où perçait son manque d'assurance, je vous remercie de la confiance que vous me témoignez et je saurai m'en montrer digne.

- Jeune et vaillant soldat, pour accomplir ta mission tu recevras la lance d'Ashkelon dont la force n'a jamais faibli dans les batailles où elle a accompagné mes ancêtres, et un bouclier aux armes de Lydda. Va maintenant et hâte-toi !

Georg, trop heureux d'échapper aux regards sceptiques des conseillers du Roi, suivit aussitôt le page qui devait le conduire et sortit de la grande salle dont les bruissements reprirent de plus belle. Le pressant dans les longs couloirs du palais, il courait presque lorsqu'ils débouchèrent sur une esplanade où l'attendait son cheval tout harnaché. On l'aida à s'équiper : son armure avait été nettoyée et réparée et une somptueuse tunique avait été préparée pour lui. Il prit ensuite la magnifique lance d'Ashkelon, long épieu terminé par une pointe de l'acier le plus pur, ainsi que le bouclier aux armes de Lydda, léger et résistant. Lorsqu'il fut à cheval, ses assistants ajustèrent son équipement et lui tendirent son casque. Ainsi paré et équipé, on l'aurait cru le plus noble et le plus puissant des chevaliers du royaume et tous le regardèrent avec admiration. Un écuyer le guida vers la sortie de la ville et l'accompagna sur la route des montagnes du Drâajh, le laissant bientôt poursuivre seul son périlleux voyage. 

 

Depuis que les soldats étaient repartis, le dragon avait pu savourer la solitude de la montagne : aucun humain n'avait osé revenir l'importuner. Il avait pu parcourir à sa guise les étendues sauvages du Drâajh, tantôt survolant ses pentes escarpées, tantôt plongeant dans ses vallées encaissées. Il avait aussi pris grand plaisir à plonger dans le petit lac qui commençait à se former aux sources du fleuve de Lydda : dans son pays natal, il était très rare de trouver de l'eau et il avait toujours apprécié de se baigner dans les rivières, les fleuves et les océans chaque fois qu'il en avait eu l'occasion. Il plongeait alors au plus profond et filait de toute sa puissance dans l'onde glacée qu'il sentait ruisseler sur ses écailles. Quel bonheur de sentir ses muscles s'engourdir peu à peu, l'oxygène se raréfier dans ses poumons et de jaillir alors, dans une gerbe d'écume, à la surface de l'eau. Son lac ne lui permettait pas encore de tels ébats, mais au moins pouvait-il s'y rafraîchir au temps le plus ardent de la journée. Tous ces déplacements lui évitaient de penser à sa Reine et à l'espoir qu'il mettait dans le chantage qu'il faisait aux humains de la vallée. Il sentait confusément qu'il deviendrait fou s'il restait patiemment assis sur son rocher ! Il connaissait encore assez mal l'esprit des hommes et il ignorait si sa menace était suffisamment effrayante pour qu'il obtienne ce qu'il souhaitait. Il voulait y croire. Il voulait simplement revoir la jeune femme une seule fois, ensuite il quitterait ces montagnes désolées. Il voulait simplement comprendre ce qui leur était arrivé et surtout il voulait savoir ce qu'elle éprouvait. Il était sûr de ses propres sentiments : il avait mis assez longtemps à l'admettre mais il en était arrivé à la seule conclusion possible ; il l'aimait. Comme un homme aime une femme. Pas comme ceux de sa race dont les seuls sentiments sont brutaux. Il voulait la retrouver dans ce monde étrange où leurs corps enfin ressemblants avaient pu se rejoindre et la tenir à nouveau dans ses bras, ressentir la douceur de sa peau et le goût de ses lèvres. Il gardait un souvenir très vif de petits détails : ses cheveux qui glissaient sur son visage dans un murmure, sa langue qui courait dans son cou pendant qu'ils faisaient l'amour... Et surtout le plaisir immense qui les avaient emportés tous les deux jusqu'aux franges de l'inconscience. Il repassait ces instants magiques dans son esprit, se rappelant à chaque fois de nouveaux détails, et son impatience grandissait malgré lui. Survoler la montagne ne suffisait plus à le détourner de ces rêves, il s'élançait de toute sa vitesse au-delà des nuages avant de foncer vers le sol. Il comptait avec fébrilité les jours qui le séparaient de la nouvelle lune. Dans son esprit enfiévré il avait déjà pris une résolution : si jamais elle ne venait pas à lui, il irait la chercher, même s'il devait pour cela affronter toutes les armées des hommes et jeter à bas pierre après pierre de leurs forteresses.

Quelques jours avaient passé ainsi lorsqu'une silhouette apparut sur le chemin au pied des monts du Drâajh. Du haut d'un pic rocheux où il aimait à se reposer, le dragon l'aperçut et la reconnut aussitôt : c'était elle, sa Reine, et elle était seule ! Il avait donc réussi. Il exultait ! Bondissant sur ses pattes il déploya ses ailes et prit son envol en poussant un long cri de triomphe qui résonna longtemps jusqu'au fond des ravins. Il tournoya autour d'elle, s'assurant qu'elle n'était pas suivie. Il vit qu'elle le regardait, portant sa main en visière devant ses yeux. Le soleil de la mi-journée resplendissait sur la longue tunique blanche dont elle était vêtue. Sa monture richement harnachée l'avait vu aussi et elle commença à montrer quelque nervosité. Tandis qu'il commençait à descendre pour se poser sur le chemin, un peu en avant de la jeune femme, il la vit descendre de son cheval et le renvoyer vers la cité des hommes. Quand il atterrit, elle commença à marcher vers lui, pleine d'assurance. Il scruta son regard pour tenter de déchiffrer ses sentiments mais le turban de la jeune femme masquait son visage. Il attendit, frémissant, qu'elle arrive à quelques pas de lui. Ne parvenant pas à communiquer avec elle, il poussa un faible cri, craignant de l'effrayer malgré tout. Elle releva alors la tête et leurs yeux se rencontrèrent à nouveau, l'or des sables du désert dans l'or des champs de blé. Une lumière douce les enveloppa et ils se retrouvèrent bientôt sur la plaine irréelle qui avait été témoin de leur première rencontre. Cette fois, l'homme dragon ne fut pas immobilisé et il se dirigea d'un pas souple vers la jeune femme qui marchait vers lui. Ils s'arrêtèrent à deux pas l'un de l'autre. Il lut dans ses yeux la même joie impatiente qu'il éprouvait alors mais il parvint à se contenir. Il rêvait de la serrer contre lui mais auparavant il avait besoin de comprendre. Il s'adressa à elle de cette voix rocailleuse qui était la sienne dans ce monde étrange :

- Bienvenue à toi, Ô, ma Reine ! Mon cœur est empli de la joie de te revoir et mon corps tout entier tremble à l'idée d'être enfin réuni au tien. Chaque minute qui s'est écoulée depuis notre séparation n'a été qu'un long gouffre de ténèbre ! Mais tu es là, et la lumière aveugle à nouveau mes yeux... Pourtant je dois dompter ces muscles qui ne veulent que courir vers toi, car je ne peux m'abandonner à toi avant de savoir qui tu es, avant de comprendre ce qui nous arrive...

- Mon bel amant ! J'ai tellement craint que tout ce que j'avais vécu n'ait été qu'un rêve. Quand je me suis éveillée au fond du ravin et que tu avais disparu, j'étais persuadée que mes sens m'avaient fait défaut, que mon esprit choqué par la chute et la mort de mes proches m'avait abusé. Je sentais pourtant au fond de moi la douce chaleur de notre amour et je t'ai cherché, mais en vain...Quand on m'a trouvée et emmenée vers ma cité, quand je t'ai vu si loin sur la montagne, j'ai cru que tu t'étais joué de moi, mais mon cœur me disait le contraire et j'espérais. Me voilà maintenant, livrée à toi. Je ne suis qu'une faible créature comparée à ta puissance, et je n'aspire qu'à une chose : être à tes côtés, unie à toi pour toujours.

- Tes paroles me comblent de joie, jeune Reine ! Tant de doutes m'ont aussi envahi que j'ai cru devenir fou, seul sur ma montagne. Sache que ton rêve est aussi le mien ! Viens, rejoins-moi enfin !

Bien loin de leurs corps immobiles, face à face sur un chemin de montagne battu par les vents et écrasé de soleil, Netanya et le dragon se retrouvèrent avec la même passion qui les avait saisis la première fois. Quand leurs esprits enivrés retrouvèrent leur enveloppe charnelle, le jour déclinait sur les montagnes. Sur un signe de tête du dragon, Netanya grimpa sur son dos et il prit bientôt son envol, l'emmenant au cœur de la montagne. La jeune femme émerveillée observait le paysage grandiose qui se déployait sous ses yeux. Elle resserra l'étreinte de ses jambes sur le cou de la bête fantastique qui la transportait. Son seul regret était de ne plus pouvoir lui parler comme ils le faisaient dans ce qu'elle avait pris l'habitude d'appeler leur monde. Ils arrivèrent bientôt à l'entrée d'une grotte. En contrebas, un petit lac noyait les flancs d'une vallée encaissée, là où se trouvaient quelques jours plus tôt les sources du fleuve. La jeune femme mit pied à terre et se serra doucement contre le flanc rugueux du dragon. Celui-ci tourna la tête pour la regarder et elle ressentit l'amour immense qu'il lui portait.

- Quel dommage que nous ne puissions nous comprendre en dehors de cet univers étrange, lui dit-elle. J'ai tant de choses à te dire et tant de questions à poser... Si seulement nous pouvions décider du moment où nous y sommes transportés !

La créature hocha lentement la tête, comme si elle comprenait ces paroles. Elle était cependant incapable de répondre à la princesse. Malgré toute la science de sa magie, le dragon ne parvenait qu'à émettre de petits cris et des grognements incompréhensibles alors qu'il aurait voulu parler pendant des heures pour lui décrire les terres brûlées de sa naissance et les océans immenses qu'il avait traversés jusqu'à des pays inconnus des hommes. La jeune femme ne parvenait pas elle non plus à trouver la clé de leur monde de rêve malgré ses quelques connaissances de la magie Sham'que. Elle s'allongea alors contre le flanc de la bête, qui posa sa tête immense près d'elle, respirant doucement le parfum de la princesse. Ils attendirent ainsi les dernières lueurs du soleil, blottis l'un contre l'autre comme deux enfants en fuite, insouciants du lendemain. Ils virent les courbes des vallées lointaines plonger lentement dans l'obscurité, puis les derniers reflets du jour dans les forêts insondables et enfin les sommets les plus acérés des monts du Drâajh furent à leur tour envahis par la pénombre. Une étoile scintilla bientôt face à eux, loin au-dessus de la plaine, et ils firent silencieusement le vœu qu'elle les accompagne pour des milliers d'années.

Malgré la quiétude de ce moment, le dragon ne put détacher ses pensées du sujet qui l'obsédait : puisqu'ils ne pouvaient se retrouver à volonté dans cet univers étrange où leur amour était possible, il fallait que l'un d'eux rejoigne l'autre dans sa forme physique. Creusant sa vaste mémoire à la recherche des légendes de ses pères il ne trouva aucun souvenir d'un cas semblable. Lorsque la nuit fut venue et qu'il sentit le souffle paisible de sa jeune princesse contre son flanc, il se laissa aller à un état de transe qui lui permettrait, du moins l'espérait-il, de trouver une solution. Voguant sur les océans du savoir qu'il avait accumulé, sillonnant les prairies sans fin des connaissances puisées au cœur des siècles de sa vie, il retrouva par endroit les âmes des humains à qui il avait ôté la vie. De ces pâles fantômes il écouta le murmure et peu à peu une idée se forma en lui. Volant à la vitesse de la lumière dans les univers de son imagination, il façonna cette pensée comme un artisan taille le plus précieux des joyaux. Lorsque enfin les rayons de l'aube atteignirent l'entrée de leur refuge, le dragon était sûr de tenir la solution. Il aurait tant voulu la partager avec sa douce princesse, mais celle-ci, s'éveillant également, ne put que poser sur lui un regard plein de tendresse et, hélas, d'incompréhension.

 

Georg avait chevauché aussi longtemps que la lumière des étoiles et de la lune lui avaient permis de distinguer quelque chose dans les vallons obscurs du Drâajh. Son cheval avait commencé à montrer de réels signes de fatigue et le jeune homme lui-même avait eu besoin de repos. Il rageait de n'avoir pas encore repéré le moindre signe de cette créature infecte : lorsqu'il avait croisé la monture de la princesse, en fin d'après-midi, il avait tout de suite craint le pire et il s'était hâté pour la retrouver. Rien. Les montagnes semblaient désertes. Dans son sommeil agité, il avait même imaginé que la bête maléfique avait pris sa captive et s'était enfui dans les déserts brûlants du Sud dont il n'aurait jamais dû sortir. Il s'était réveillé avant l'aube, mal reposé. Il avait juste pris le temps de boire un peu d'eau à sa gourde et de mâchonner quelques biscuits qu'on avait mis dans sa besace avant d'ajuster à nouveau son armure et son casque puis de remonter en selle. Malgré le repos qu'il avait pris au palais de Lydda, il ressentait la lassitude accumulée au fil des lieues de son long voyage depuis les Monts d'Hattusa. Il emprunta au pas un sentier qui serpentait à flanc de montagne. Le sommet escarpé le dominait, plongeant sa route dans l'ombre. Au moins il n'aurait pas à souffrir de la chaleur tant qu'il resterait de ce côté-là ! Tandis qu'il cheminait lentement, il consulta la carte que lui avait confiée le Roi et il tenta de s'orienter. Il repéra alors un éperon rocheux en forme de pyramide qui était mentionné sur son plan et il se rendit compte qu'il était tout proche des sources du fleuve : si le monstre les avait bloquées, il était possible qu'il s'y trouve encore... Eperonnant son cheval, il força l'allure, plein d'une espérance nouvelle. Il parvint ainsi à un passage resserré entre deux parois qui débouchait sur une vallée un peu plus large que les ravins encaissés qu'il avait croisés jusque là. Au fond miroitait un petit lac qui n'était pas mentionné sur sa carte : un énorme éboulis de roches obstruait l'écoulement des eaux qui descendaient de nombreuses sources tout autour de la vallée. Georg comprit qu'il devait s'agir de l'œuvre du dragon : il fit halte et observa les pentes abruptes alentour à la recherche d'un signe de la présence du monstre. C'est alors qu'il distingua sur le versant opposé l'ouverture de la grotte qui servait de refuge à la créature. Son regard y fut attiré par une silhouette blanche : la princesse à ce moment-là se tenait debout à l'entrée, profitant de la fraîcheur du matin. Elle avait laissé son amant qui semblait très agité et perturbé sans qu'elle en comprenne les motifs. Il n'avait pu que pencher doucement sa tête vers elle comme pour la rassurer avant de retourner vers le fond de son antre où la jeune femme l'entendait aller et venir de son pas pesant, et gronder par moments comme un volcan prêt à exploser. Elle parcourut des yeux les étendues désertiques des monts du Drâajh et elle s'étonna de s'y sentir aussi bien alors qu'elle n'aurait pas supporté, quelques jours auparavant, de se retrouver dans un tel dénuement. Que de changements s'étaient produits en elle ! Elle n'aspirait à présent qu'à une vie simple, loin des hommes. Tandis qu'elle poursuivait ses rêveries, contemplant la grâce du vol d'un rapace loin au-dessus du lac, un scintillement sur le flanc opposé de la montagne la ramena brutalement à la réalité : un cavalier descendait sur l'ancien chemin creusé dans la roche claire. Il montait un puissant destrier caparaçonné et son armure et sa lance renvoyaient des éclairs dans la lumière crue du soleil. Le cœur de la princesse se serra en reconnaissant la livrée de l'Empire et les armes de Lydda sur son bouclier. On venait donc la chercher, malgré les menaces du dragon ! Quel héros formidable avait bien pu se présenter à son père et oser défier la formidable créature jusque dans son repaire ? Netanya ressentit au fond de son âme les terribles contradictions que lui dictaient son cœur et sa raison : elle tremblait pour le dragon mais elle ne voulait pas exposer à une mort certaine un vaillant chevalier qui n'aspirait certainement qu'à la délivrer d'un péril qu'il pensait réel. Elle n'hésita qu'un instant avant de se lancer dans la pente à la rencontre du cavalier. Lorsqu'ils furent face à face, il immobilisa sa monture et ôta son casque. La princesse découvrit alors un tout jeune homme au visage d'une grande beauté, encadré par de longs cheveux clairs comme les blés. Ses yeux étaient du gris des ciels d'orage et il la regardait fixement avec un mélange de révérence et d'admiration. Interloquée, elle ne dit mot.

- Princesse, lança-t-il d'une voix claire, je suis bien aise de vous trouver enfin ! Votre père m'envoie à votre recherche... Loués soient les Dieux que le monstre ne vous ait pas prise !

- Hélas, noble chevalier, vous vous méprenez ! Je suis au dragon maintenant... Vous n'y pouvez rien pas plus que mon père. Fuyez tant qu'il est temps car s'il vous voie il vous tuera.

- Jamais je ne vous abandonnerai ! Je l'affronterai et il périra par ma lance !

La princesse était sur le point de répondre lorsqu'un cri terrible déchira le ciel et fit trembler les montagnes : à l'entrée de la grotte se tenait le dragon, ses ailes déployées et la gueule flamboyant des feux infernaux de son souffle mortel. Netanya elle-même fut effrayée devant son aspect menaçant. Le chevalier remit promptement son casque et lui fit signe de s'écarter. Elle n'osait intervenir, ne sachant comment empêcher l'affrontement. Elle eut à peine le temps de se jeter de côté que déjà le jeune homme s'élançait au grand galop sur le chemin conduisant à la grotte. Le dragon poussa un nouveau cri, battant le sol de ses pattes et de sa queue, crachant des flammes immenses par sa gueule béante et par ses naseaux. Une épaisse fumée monta soudain des broussailles qui s'embrasaient. Le chevalier semblait insensible à la peur et poursuivait sa progression, son cheval bondissant pour éviter les roches lancées dans la pente par les trépidations de la bête. Celle-ci battait maintenant des ailes mais ne décollait pas de l'entrée de son antre. Netanya s'était blottie contre un énorme bloc de roche qui bordait le chemin et regardait en tremblant de tous ses membres la scène épique qui s'offrait à ses yeux. Elle aurait prié tous ses dieux pour que le dragon s'envole et vienne la prendre, qu'ils s'enfuient loin de cette montagne et de ce jeune fou en armure mais son esprit était comme engourdi par les émotions trop fortes qu'elle éprouvait. Spectatrice désolée, jeune fille perdue au milieu du chaos, elle attendait le choc inévitable des deux combattants.

Le dragon noir, tout en redoublant ses gestes menaçants et ses cris, lançant à toute force ses feux comme pour transformer la montagne en lac de magma, se concentrait sur le cavalier qui fonçait vers lui. Il avait anéanti des armées entières et terrassé de puissants mages : ce pauvre fou n'avait aucune chance de survivre ! Cette fois pourtant il devait prendre un risque énorme dans la lutte qui s'était engagée sur les flancs de cette montagne perdue. Tandis que l'homme poursuivait péniblement son chemin, évitant le brasier et la fumée qui montaient de la route, le dragon entra lentement dans son état de transe et son esprit fila comme l'éclair vers cette pensée magique qu'il avait façonnée dans la nuit et répétée sans relâche au cours de la matinée... Sa vision réelle se brouilla et le monde ne fut plus qu'une ombre. Il aurait tant voulu pouvoir maîtriser avec la même aisance les voies le menant à l'univers de son amour mais les clés lui en étaient restées cachées ! La silhouette brumeuse du cavalier se rapprochait, le temps se ralentit. Il n'aurait qu'une chance et il devait y mettre toute son énergie : il fit un effort immense pour commander à son corps de cesser de gesticuler, pour calmer les flammes qui brûlaient en lui et devenir enfin aussi immobile qu'une statue d'obsidienne. Le chevalier abaissa sa lance, tenant son bouclier haut devant lui pour se protéger mais le dragon ne bougea pas.

Georg sentait son cheval sur le point de fléchir : la chaleur était insoutenable sur la pente calcinée et il avait fait des bonds fulgurants pour éviter les roches et les flammes. Il resserra sa prise sur les rênes et piqua des deux dans les flancs de sa monture. Il était proche du monstre et il devait garder toute sa vitesse pour bénéficier de la force du choc. Sa gorge était sèche, et sa lourde armure semblait cuire comme un énorme chaudron, mais il ne ressentait pas la douleur. Tout en lui tendait vers son objectif : abattre la créature qui lui faisait face. Dans les derniers mètres de sa course, il la vit se figer, comme pétrifiée par l'ardeur de son courage et il eut un rictus triomphal en voyant son large torse découvert : affermissant sa prise sur la lance d'Ashkelon, il banda tout ses muscles dans l'attente de l'impact. À travers la fumée, dans la demi obscurité de l'entrée de la grotte, il distingua deux fentes brillant d'une lueur malsaine : les yeux de la bête le scrutaient. Il ne put détacher son regard de cette lumière dorée et peu à peu ses sens se brouillèrent. Il craignit que le dragon n'use de sa magie pour l'empêcher de le toucher mais il continua à avancer, pas après pas, sentant les chocs sourds des sabots de son cheval sur le sol de l'antre du monstre. Il murmura une prière à son Dieu, lui demandant la force d'aller au bout de son combat. La lueur dorée l'enveloppa lentement, son âme absorbée tout entière par cette brume magique... Il ressentit à peine l'impact lorsque sa lance pénétra la poitrine du dragon, perçant les écailles pour s'enfoncer profondément dans ses organes vitaux. Sa vue se troubla, l'obscurité l'envahit et il sentit qu'il sombrait lentement dans les ténèbres. Georg ne souffrait pas. Il ne ressentait plus son corps. Il ne percevait plus rien de l'univers réel...

Lorsque Netanya entendit le choc sourd et le hurlement du dragon, elle sentit que ses forces l'abandonnaient et elle dut se retenir au rocher pour ne pas tomber. Mordant son poing jusqu'au sang pour rester consciente, elle tenta de voir au travers de la fumée ce qu'il était advenu des deux combattants. Elle ne distinguait qu'une masse informe à l'entrée de la grotte, un amas d'homme, de cheval et de dragon... Les larmes l'aveuglèrent bientôt et elle s'élança sur le chemin escarpé, voilant son visage de son turban pour se protéger de l'odeur âcre des incendies allumés par les flammes du combat. Elle franchit les derniers pas la séparant de son refuge et fermant les yeux, autant parce que la fumée faisait redoubler ses larmes que par peur de découvrir le morbide spectacle qu'elle redoutait. Arrivée sur le seuil de la grotte elle se fit violence pour jeter un coup d'œil et ce qu'elle vit lui arracha un cri de douleur : la formidable créature qu'elle aimait du plus profond de son cœur gisait sans vie, le corps transpercé par la longue lance du chevalier, un sang de couleur rubis s'écoulant de la terrible blessure. Le corps tout entier du dragon semblait avoir conservé la posture qu'il avait au moment de l'impact et seule sa tête s'était affaissée, recouvrant en partie le corps du soldat. Ce dernier gisait sur le sol et Netanya ne pouvait voir s'il vivait encore ou s'il avait reçu lui aussi une blessure mortelle. Dominant sa peur, elle s'approcha lentement. Elle aperçut en contrebas le cheval qui s'était immobilisé, écumant après sa course folle. Lorsqu'elle fut auprès des deux corps enchevêtrés, elle posa doucement sa main sur le front du dragon et sentit aussitôt que la vie l'avait quitté. Elle s'effondra contre lui et éclata en sanglots. Le soleil poursuivit sa course dans les cieux des montagnes désolées du Drâajh, et ses rayons illuminèrent la triste scène. La princesse perçut alors un mouvement près d'elle et elle releva la tête. Face à elle, le jeune chevalier se relevait avec peine, poussant de ses membres douloureux le long cou du dragon qui l'entravait. Lorsqu'il se fut dégagé, pantelant, il s'appuya sur le flanc de sa victime et passa sur son visage ses mains tremblantes. Il se tourna alors vers Netanya et elle vit dans ses yeux une étrange lueur qu'elle n'avait pas remarquée sur le chemin... Une lueur d'or, un fragment de soleil tombé sur des sables brûlants. Le jeune homme se redressa, grimaçant sous l'effort et dit à la jeune femme :

- Bonjour à vous, Ô ma Reine. Vous ai-je dit aujourd'hui combien je vous aime ?

Et sa voix avait la force rocailleuse de celle du dragon.

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