Approche métaphysique de la biodiversité en milieu ferroviaire nocturne
Matin blafard aux relents d’automne précoce. Quelques degrés surnagent au-dessus de la ligne du zéro. Je laisse à regret ma maison blanche, capitale de mon paradis... capitole de mon cœur. Gagner Paris pour gagner sa vie ! Devise germanique d’un siècle révolu ? Non : simple réalité centripète de notre économie jacobine.
Il faut sortir encore dans un nouveau lundi dont la nuit est loin de se retirer. Rouler sur l’asphalte sinueux, éviter lapins et chat roux mystique guettant la lune dans les replis des nuages, là-haut. Dans la solitude de l’habitacle de ma voiture, je tolère à peine le volume quasiment inaudible de la radio qui s’échauffe pour une longue sérénade hachée par la réclame – pas assez de prospects à quatre heures du mat’ ; d’où la musique si continue.
Arrivé à la gare, rejoint en chemin par des voyageurs noctambules, je cherche à m’installer au mieux dans le wagon surchauffé – je n’y trouve généralement que peu de courageux compagnons de rail. Parfois seuls les habitués sont là, de ceux qui se ruent sur leur fauteuil réservé et se rendorment en moins de temps qu’il n’en faut pour composter un e-billet – private joke pour averti de la SeNeCeFe. Equipés d’oreillers, couvertures, voire, luxe suprême, de lunettes de tissu masquant leurs yeux, ils ne bougent qu’à l’approche d’Austerlitz, terminus du train, tous les voyageurs descendent de voiture !
Pas ce matin-là.
Habituellement, seule une aristocratie de voyageurs aguerris brave les horaires inhumains du premier train de la matinée. Un code de conduite tacite s’est établi entre eux : les conversations – rarissimes – se tiennent sur le ton de la confidence ou de la confession. Les téléphones ont le bon goût de vibrer en silence. La musique qui agrémente le demi-sommeil et les crampes au mollet gauche chuchote dans des casques. Atmosphère feutrée : on aime savourer les bruits de roulement, les claquements des roues sur les rails, le ronron de la climatisation. A peine tolère-t-on les annonces proférées au micro, farcies de larsen, parasites et grésillements incongrus ! Même le personnel de bord – à ces mots chassez immédiatement l’image d’hôtesse voluptueuses ou de steward sexy brandissant une coupe de champagne – a parfois la délicatesse d’attendre une heure décente pour contrôler les billets.
Ce matin-là, une migration que j’espère décennale se produisit dans le train à destination de Paris Austerlitz. Contrevenant à tous ces rituels bien huilés que je viens de décrire, un troupeau de pintades avait entrepris de gagner Limoges non pas à tire d’aile mais par le chemin de fer. Certes la pintade vole peu, mais celles-ci auraient pu tenter l’aventure ! Une demi-douzaine de jeunes filles avait donc pris place dans le wagon qui m’était dévolu. Au début, confiant, je me dis que leurs conversations surexcitées, dues à des retrouvailles après un week-end en famille, se calmeraient rapidement quand le ronronnement du train les bercerait doucement vers cet état de torpeur irrépressible qui gagne la majorité des passagers. J’écoutai donc avec un demi-sourire fortuitement masqué par une rangée de sièges les récits de leurs aventures. Ne leur ayant pas prêté attention en montant à bord, mon imagination cherchait à recoller les morceaux de leur hypothétique physionomie d’après le timbre de leurs voix flutées ou les intonations quasi hystériques qui ponctuaient leurs phrases. Leurs ébats vocaux me laissèrent à penser qu’elles ne totalisaient guère plus de seize ou dix-sept printemps au compteur. La teneur de leurs discussions me porta à évaluer le nombre de leurs neurones au même score !
De leur incessant babil de conversations croisées et mêlées entre elles je ne distinguai que quelques bribes éparses jetées à la volée dans mes oreilles encore ensommeillées. Un de ces charmantes enfants tira visiblement une grande fierté, dûment renforcée par les répliques admiratives de ses consœurs, d’un week-end où elle s’était abrutie d’alcool avec ses amis. Plus prosaïquement :
« On a descendu une bouteille de whisky à trois ! Et l’étais la plus jeune... Après çà Machin a gerbé partout ! »
Cela devait être le summum de l’amusement, mais je n’ai pas bien saisi dans quel état se trouvait la victime elle-même. Vu ses glapissements, je soupçonnai des séquelles neurologiques... L’alcool tue, mais pas tout de suite : çà laisse de la place pour le business !
Il y eut ensuite un échange quasi surréaliste au sujet d’une tache sur un sac. De la distance où je me trouvai, je ne parvins pas à saisir le fin mot de l’histoire, mais dois-je vraiment le regretter ? Tout ce que je pus comprendre portait sur la similitude entre le lait concentré et le liquide séminal masculin... A 4h42 le matin, aller plus loin dans l’analyse de cette anecdote est quasiment inhumain !
Tandis que le train s’ébranlait enfin – hum – mes volatiles se lancèrent dans une discussion plus sérieuse : l’école. Hélas, le thème de leurs études et leur façon d’en parler allaient m’arracher quelques sourires supplémentaires ; elles regagnaient matinalement leur école d’esthétique, et je pus à loisir analyser leur progression pédagogique, entrecoupée des portraits si cocasses que font forcément les adolescents de leurs professeurs. J’appris ainsi qu’elles avaient, à des degrés d’expertise variable, pratiqué l’épilation des aisselles. Exercice délicat si l’en est, cette opération requérait visiblement une certaine dextérité pour constituer un élément à part entière de leur formation ! Mais le clou du spectacle, car c’en était un bien qu’il m’empêchât de me rendormir, fut l’évocation de la prochaine étape de leur exploration anti-pilosité : l’épilation du maillot ! L’une d’entre elles, apparemment déjà lancée dans sa deuxième année, affirma avec assurance que ses collègues plus novices n’auraient l’honneur de s’engager dans la découverte de ce nouveau savoir-faire qu’à partir d’octobre. Toutes échangèrent ensuite sans la moindre gêne leurs expériences en la matière, dévoilant à ma curiosité bien involontaire les difficultés de cet exercice délicat. Il m’apparut alors qu’un danger cruel menaçait les victimes de la manœuvre : l’application de la cire jusqu’à des parties plus intimes qui n’en demandaient pas tant provoque à coup sûr une douleur exquise – au sens médical du terme – une larme au coin de l’œil, et la promesse croix de bois, croix de fer qu’on ne s’y fera plus prendre. Je pris conscience du sérieux et de l’application requis par la pratique de ce métier qui m’apparaissait jusqu’alors bien frivole !
J’entrevois aujourd’hui par l’évocation de cette saynète matinale combien l’évolution de l’humanité nous a propulsés à des années-lumière de nos ancêtres les plus lointains. La lutte contre le poil est à l’Homme le plus sûr témoignage de l’abandon de son état naturel, primitif et sauvage. Quelle autre espèce dans l’univers connu et inconnu se livre-t-elle avec autant de pugnacité à a transformation volontaire et acharnée de son apparence physique ? Notre avenir : de plus en plus grands, de plus en plus gros, de plus en plus glabres ! Peut-être finirons-nous comme des cétacés terrestres ?
En ce froid matin de septembre, les jeunes esthéticiennes en herbe avaient pris le chemin d’une évolution sensiblement divergente : elles étaient résolument des pintades, avec une bonne humeur et une assurance qui me fit hésiter un moment avant de leur demander d’interrompre leur caquetage – en réalité je fus aidé dans ma décision par l’intrusion d’un élément sonore bien plus gênant : la musique de djeun’s, à fond ! Je leur demandai donc poliment de faire moins de bruit, et reçus en retour six regards un peu gênés et vaguement étonnés... mais la suite du trajet se fit dans un calme relatif jusqu’à ce qu’elles s’envolent à Limoges.
Tandis que je rédige ces quelques lignes – à nouveau dans un train, celui du retour cette fois – je me trouve à nouveau en compagnie de spécimens de la faune ferroviaire. Lors de l’escale castelroussine de mon express direction maison, un trio de gros bœufs en treillis s’est installé non loin de moi... Décidément les voyages réservent bien des surprises !
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