Des heures passèrent avant que la tempête ne se calme enfin. Le convoi disloqué n'avait laissé au flanc de la colline que les débris épars de ses véhicules. Quelques bêtes, étourdies de vent et de pluie, attendaient sans broncher la fin de l'orage. Les hommes étaient déjà loin, partis chercher un illusoire refuge au cœur des collines de Kfar. Ils ne cessèrent leur course que lorsque la fatigue les terrassa. Bien peu remarquèrent qu'un timide rayon de soleil trouait enfin les nuages, jetant sa lumière crue sur la piste et les montagnes au-delà. Aucun n'eut le courage de repartir vers le Drâajh... Au fond du gouffre, le corps sans vie de Mhal'k baignait dans une flaque d'eau boueuse, non loin de la carcasse disloquée de la litière de la princesse. Netanya reposait à quelques pas, allongée sur des coussins récupérés dans le chariot. Elle était inconsciente, mais son corps n'avait subi aucune blessure. Elle avait été déposée à l'abri d'un éperon rocheux qui l'avait protégée de la pluie. Lorsqu'elle reprit enfin connaissance, elle se redressa en sursaut, les brumes de l'oubli lui masquant les évènements terribles qu'elle venait de vivre. Elle aperçut sa caravane et le souvenir de la chute lui revint, imprécis et vague : le bruit, l'impression d'un brusque mouvement puis le premier choc contre la falaise... et le néant. Elle vit ensuite le corps du commandant de son escorte et un cri d'effroi vint mourir dans sa gorge nouée. Elle chercha Hystia des yeux mais ne la vit nulle part. La lumière lointaine qui franchissait l'étroit canyon au fond duquel elle gisait lui faisait paraître étranges toutes les ombres qui l'entouraient. Le ruissellement incessant de l'eau sur les parois et le chant martelé par les gouttes tombant dans les flaques lui semblèrent soudain terriblement assourdissants. Elle n'osait bouger. Ne sachant rien du sort de son malheureux capitaine, elle l'appelait doucement et de grosses larmes commencèrent à couler le long de ses joues quand l'espoir la quitta. Resserrant autour d'elle ses vêtements abîmés et salis, elle eut enfin le courage de se lever et de s'avancer vers sa litière. À peine eut-elle fait quelques pas dans sa direction que la vision d'Hystia atrocement mutilée lui arracha un hurlement de terreur et la panique s'empara d'elle : elle recula vers la paroi, trébuchant à demi dans les coussins et se pelotonna dans un recoin de roche, ses bras agités de tremblements serrant ses jambes qu'elle avait ramenées devant elle. Elle pleura longtemps et ses sanglots emplirent d'échos le théâtre désolé du drame qui venait de la frapper. La jeune princesse venait de perdre sa plus proche confidente, sa nourrice, sa tutrice, son amie. Elle se trouvait perdue seule au cœur de montagnes hostiles et le chef de sa garde lui-même avait péri dans la tempête qui avait balayé sa vie. Jamais Netanya n'avait été confrontée à une telle situation et elle était terrorisée. Pourtant, passé le choc causé par la découverte des cadavres de ses suivants, sa nature forte et son caractère affirmé reprirent le dessus. Séchant son visage dans un pan de sa tunique, elle commença à observer ce qui l'entourait. Elle découvrit le boyau étroit qui serpentait à la base de la colline. La route était là-haut, à plusieurs mètres au-dessus d'une paroi quasiment verticale. La princesse se leva lentement, scrutant toujours la pénombre qui l'entourait. Elle perçut soudain une présence, non loin d'elle. Une forme se détacha de la roche, la surplombant de sa masse colossale. Le soleil perça les nuages, lançant un rai de lumière vive au fond du ravin. Netanya découvrit alors le corps puissant de la créature qui lui faisait face : le dragon d'obsidienne ressemblait tant à la description que lui en avait fait Mhal'k qu'elle pensa être trahie par son imagination. Mais le monstre s'avança, faisant craquer sous son poids les débris du chariot. Retenant sa respiration, elle se plaqua contre la paroi, les yeux grands ouverts. Le corps du dragon se perdait dans l'ombre, long serpent d'un noir profond et luisant aux écailles souples. Quatre pattes puissantes le soutenaient, tandis que ses ailes repliées sur son dos raclaient le surplomb : Netanya imagina sans peine l'envergure immense qu'elles devaient atteindre lorsqu'elles étaient déployées. La tête qui s'approchait lentement au bout d'un cou massif fascina la jeune fille. Quand elle fut si près qu'elle eut pu la toucher en tendant le bras, elle plongea son regard dans les yeux mystérieux de la bête. Elle n'avait plus peur. Elle lisait en son âme comme dans les livres de sa bibliothèque. Elle sut tout de suite que le dragon ressentait cette étrange connexion et qu'il la comprendrait sans même qu'elle parle. Ralentissant sa respiration comme elle l'avait appris des préceptes Sham'que, elle porta toute sa concentration sur le seul sens de la vue. Peu à peu son corps lui devint étranger, et ce qui l'entourait se brouilla : seuls comptaient les deux globes de lumière dorée qui dansaient devant ses propres yeux. Elle sentait que le dragon l'accompagnait dans son effort, sa tête dansant lentement devant le visage de la jeune fille. À aucun moment elle ne ressentit la moindre crainte ni le moindre soupçon, et elle s'abandonna sans réserve à ce lien mystérieux qui se tissait entre elle et le monstre qui lui faisait face. Au bout d'un temps qu'elle fut totalement incapable d'évaluer, Netanya perdit toute référence au monde réel. De la lumière dorée émanant des yeux du dragon émergea une vaste plaine aux reflets cuivrés. De loin en loin des arbres étranges aux branches nues se dressaient à des hauteurs vertigineuses sur un ciel plombé. Au cœur de ce décor surnaturel se tenait un homme de haute stature. La princesse s'en approcha doucement, apprenant à maîtriser le corps éthéré qui l'enveloppait maintenant. Elle ressentait sous ses pieds le crissement métallique d'une herbe rase, ses poumons s'emplissaient de l'air lourd de ce monde, et pourtant elle se sentait bien, à sa place dans cet univers. L'homme était immobile face à elle, son corps respirant une puissance difficilement contenue dans cette enveloppe trop étroite. Sa peau était du même noir d'ébène que le dragon et elle en distinguait les écailles luisantes. Son visage lui rappela étrangement celui de Mhal'k, ses traits larges, sa mâchoire carrée, les pommettes hautes sous de grands yeux en amande. Ceux de l'homme dragon étaient dorés et lançaient des éclairs de lumière vive, là où ceux du soldat avaient eu la noirceur et la profondeur de la nuit. Elle s'arrêta à un pas de lui, l'observant en silence, sentant confusément qu'elle devait attendre patiemment qu'il parle le premier. Elle percevait sa peur et elle en fut bouleversée : comment une créature aussi forte pouvait-elle ressentir la moindre crainte face à une jeune fille inoffensive ? Il lui parla enfin et de sa bouche charnue sortit une voix de tonnerre, pareille aux éclats qui avaient ébranlé la montagne pendant la tempête, grondant comme un volcan prêt à exploser, mais une voix mélodieuse et chaude en même temps, chargée du soleil des déserts infinis du grand sud :
- Qui es-tu donc, sorcière, pour m'avoir emprisonné dans ce monde inconnu ? Comment peux-tu immobiliser ce qui est le mouvement lui-même ? Comment peux-tu dompter la tempête et le vent, l'éclair et le feu ?
- Je suis innocente de ce dont tu m'accuses, répondit-elle doucement. Je me trouve prisonnière comme toi. J'ignore où je suis et comment retrouver le corps qui m'abrite sur la terre de mes ancêtres.
L'homme dragon renifla avec mépris.
- Que m'importent tes ancêtres ! Avant ton ère ils m'ont chassé sans relâche alors que je voulais les connaître. Que m'importent mes ancêtres qui m'ont banni pour ma curiosité ! Je ne veux que mon corps pour continuer mon chemin, je ne veux que ma gueule pour déchirer la gorge de la petite créature qui se trouvait face à moi... Mes ailes alors se déploieront et je partirai en chasse de tous ceux qui ont fui... J'ai besoin de leurs âmes comme de celles de ces deux êtres qui t'accompagnaient. Vois ! Mon visage misérable d'humain imparfait est le reflet du dernier que j'ai pris... Bientôt ce sera le tien !
Netanya s'avança encore de quelques centimètres. Le dragon la dominait d'une tête et elle sentait maintenant dans son corps la chaleur qui émanait de lui. Il ne pouvait bouger. Encore un pas et elle le toucherait... Elle sentait le feu sur sa peau mais c'était une sensation extraordinairement agréable, qui éveillait au creux de son ventre des désirs qu'elle n'avait encore jamais éprouvés. Elle ressentait dans chaque parcelle de son propre corps la vibration de leurs deux cœurs qui s'accéléraient. Elle chuchota :
- N'est-ce pas toi qui m'as protégée dans ma chute ? Toi qui as fait pour moi une couche confortable sur la pierre si dure ? Toi enfin qui m'as attirée ici, dans ce monde inconnu ?
Tout en parlant elle avait franchi la distance infime qui les séparait encore et elle levait la tête pour lui parler. Leurs peaux en fusion se frôlaient à chacune de leurs respirations et la jeune fille tremblait de tout son corps devant celui de l'homme dragon. Il la fixait avec la même intensité qu'il avait mise dans sa tirade pleine de hargne, mais elle sentait bien que la vérité se faisait jour dans son esprit torturé. Il acceptait peu à peu la réalité de ses émotions et plus il s'avançait sur cette voie qu'il redoutait, plus son corps était libéré de la gangue invisible qui le tenait immobile. Il bougea d'abord un bras et sa main gainée de flammes vint se poser sur la chair nue de Netanya. Elle frémit de plaisir à ce contact irréel. Elle se colla contre lui et enserra son torse de ses bras. Alors toute la puissance du dragon se libéra et il l'attira plus fortement à lui. Dans une nuée de flammes qui embrasèrent jusqu'à l'horizon de la vaste plaine, leurs corps s'unirent enfin.
Lorsque la princesse reprit connaissance, la nuit était tombée sur l'étroit canyon. Elle sursauta à la vue de cet environnement si réel. Elle savait au plus profond de son âme qu'elle n'avait pas rêvé ces scènes magnifiques et étranges sur ce monde brûlant. Elle sentait encore sur sa peau les caresses passionnées de son amant, elle goûtait encore sur ses lèvres les baisers fougueux qu'il lui avait donnés. Pourtant elle se retrouvait là, comme une petite fille perdue après l'orage, alors qu'elle était, quelques instants auparavant, une femme, une reine, l'amante d'une créature d'une puissance démesurée. Elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne vit nulle part de trace du dragon. Les questions se bousculaient dans son cerveau chamboulé par les évènements incroyables de la journée : le matin même, jeune fille au destin doré, elle avait quitté la sécurité des palais de son père, et le soir venu elle gisait seule, vulnérable au fond d'une crevasse entourée de morts. Elle n'était pourtant plus la même. De son union fantastique elle retirait la force et le courage. Peu lui importait que son amant se soit éloigné. Elle savait qu'il lui reviendrait, car ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. La crainte la saisit un instant qu'il ne lui fût arrivé malheur : les armées de son père les avaient-ils surpris tandis que leurs corps abandonnés attendaient le retour de leurs esprits enfuis ? Le dragon avait-il été pris, blessé, ou pire encore ? Elle ne pouvait imaginer de ne plus le revoir. Elle avait besoin de sa présence pour vivre. Déjà elle sentait dans sa chair le manque de lui. Elle ignorait son nom, elle ne savait pas pourquoi il avait détruit son cortège, ni quelle magie inconnue les avait liés tous les deux : elle voulait aussi des réponses. Lassée d'attendre que des évènements improbables surviennent, elle décida de partir à sa recherche. Arrachant à l'épave de sa litière des lampes et des morceaux de bois, elle se fabriqua quelques torches pour s'éclairer dans le boyau plongé dans l'obscurité. Elle évita autant qu'elle le put de regarder les corps sans vie d'Hystia et de Mhal'k qui la ramenaient à ses craintes : elle voulait espérer, croire en son destin hors du commun. Elle s'avança dans la crevasse, suivant la pente en remontant, espérant sans doute que le repaire du dragon s'y trouvait. Elle parcourut ainsi ce qui lui parut un long chemin tant elle fit des détours au fond de la ravine, escaladant par endroits des éboulements de pierres, se glissant ailleurs entre les parois si resserrées qu'elle devait retenir son souffle pour passer. Ses torches improvisées se consumaient trop vite à son goût et elle craignait de se retrouver plongée dans l'obscurité la plus totale. Lorsqu'elle arriva face à un mur infranchissable, sa détermination la quitta. Elle aurait tant voulu à cet instant retrouver la sécurité de son palais, le confort de sa chambre et la tendresse de ses parents... Elle tomba à genoux, laissant glisser sa dernière torche sur le sol, et elle se mit à pleurer doucement, cachant sa figure dans ses mains. Elle s'abandonna au chagrin, incapable de trouver le moindre réconfort dans les sentiments si puissants qui l'avaient envahie auparavant. Après quelques minutes de crachotements de plus en plus faibles sa torche finit par s'éteindre et elle se roula en boule sur le sol de roche, déterminée à laisser le destin décider de son sort : après tout, elle n'avait plus de prise sur les évènements depuis la minute où elle avait franchi les murailles de Lydda. Pourquoi se tourmenter en essayant de contrôler sa vie ? Finalement vaincue par l'épuisement elle sombra dans un sommeil sans rêves. Elle en fut tirée au matin par les appels qui retentissaient loin au-dessus d'elle : c'était bien son nom que clamaient là-haut des dizaines de voix ! On la recherchait : elle avait beau scruter le rebord des falaises qui surplombaient le ravin, elle ne distinguait personne. Elle chercha un moyen de se faire reconnaître : elle cria alors de toutes ses forces et bientôt les voix s'approchèrent et des têtes apparurent au-dessus d'elle. Quand les hommes l'aperçurent il se fit une grande agitation dans leur troupe : on lança des ordres, des cordes furent amenées et bientôt plusieurs soldats descendaient la rejoindre. Le premier à poser le pied près d'elle fut un jeune officier qu'elle avait souvent vu auprès de Mhal'k. Elle en éprouva des sentiments contradictoires, mêlés du soulagement de voir des visages amis, et de la peine de se remémorer les disparus. Les hommes se jetèrent à ses pieds, implorant son pardon, demandant si elle ne souffrait pas, les phrases se bousculant dans une litanie d'excuses, de louanges aux dieux qui l'avaient épargnée et d'interrogations plus prosaïques sur sa santé. Etourdie par ce flot soudain de paroles qui brisaient le silence qu'elle avait connu ces dernières heures, elle ne put articuler que quelques mots pour les rassurer et demander à sortir du ravin. Elle n'avait pas encore la force de leur faire part du sort d'Hystia et de Mhal'k. Une fois hissée sur le sentier qui longeait l'abîme, Netanya retrouva un peu de courage. Sa longue pratique du protocole et les heures interminables qu'elle avait passées à apprendre les règles implacables de l'étiquette royale lui rendirent bien vite sa contenance et son port d'altesse. Au fond de son cœur et de son âme, les tourments étaient pourtant bien présents : elle ne pouvait se résoudre totalement à abandonner son amant d'un jour, fût-il un dragon que tous autour d'elle considéraient comme une créature malfaisante et néfaste !
Perché bien haut sur la montagne, loin au-delà du regard des hommes, le dragon noir observait les efforts des soldats pour retrouver la princesse. Au fond de son âme complexe, si étrangère aux tourments humains, s'était engagé un débat qui le maintenait immobile sur son piton rocheux, comme si son corps était à nouveau prisonnier d'une gangue de pierre. Pourtant nul lien qu'il soit physique ou magique ne l'enchaînait. Seules ses profondes réflexions lui ôtaient toute volonté de se mouvoir. À l'échelle de la vie des hommes, le dragon était encore jeune, bien qu'il eût sillonné les cieux brûlants des déserts et franchi des océans sans fin plusieurs siècles avant que ceux qui s'agitaient dans la vallée n'aient vu le jour. Pour un être aussi puissant que lui, en pleine force de l'âge et déjà aguerri par de nombreuses batailles, il était extraordinairement pénible de s'avouer qu'il était vulnérable. Dans la seule journée qui avait précédé, il avait fléchi plusieurs fois dans sa détermination. Ce qui avait commencé comme un jeu et une occasion nouvelle d'éloigner de son refuge les humains trop curieux s'était transformé en un piège implacable dans lequel il avait été pris.
D'abord il avait vu au milieu de la tourmente les deux jeunes femmes précipitées dans le vide et il s'était réjoui à l'idée que leurs corps se disloqueraient des centaines de mètres plus bas. Puis la plus jeune des deux, au moment où le chariot franchissait le rebord du précipice, avait tourné sa tête vers lui. Il survolait lentement le convoi et il avait nettement vu son visage. Elle paraissait l'avoir vu, ou ressenti, et ce fut pour lui un premier étonnement. Les yeux dorés de la jeune femme s'étaient alors fixés sur les siens et il n'avait plus été maître de lui... En une fraction de seconde il s'était retrouvé prisonnier de ce regard qui lui rappelait le soleil ardent de son pays natal. Ses sens hors du commun avaient capté en un instant l'odeur sucrée de sa peau, le chuchotement de la soie sur son corps et la force de son âme exceptionnelle. Lorsque la litière bascula dans le vide et que ce visage merveilleux se détourna pour affronter une mort horrible, le dragon rassembla toute sa puissance pour filer comme le vent et la rattraper avant qu'elle ne s'écrase au sol. Il la saisit délicatement dans une de ses pattes avant et la déposa inconsciente sur les coussins éjectés de sa litière. Il l'observa un moment tandis qu'elle reposait à l'abri des éléments qu'il avait déchaînés contre le convoi. Bien des heures plus tard il se demandait encore si elle l'avait vraiment vu ou si le hasard seul lui avait fait regarder le ciel à la recherche de la cause de sa perte. Lorsqu'il avait tué le soldat et pris son âme, il avait ressenti l'amour secret qu'il portait à la jeune femme et il avait lu les centaines d'occasion où il s'était émerveillé de la regarder, de lui parler ou simplement de monter la garde devant sa porte. Il ne s'en était pas étonné car tels étaient à présent ses sentiments.
- Impossible, se dit-il. Les dragons ne connaissent pas ce sentiment que les humains appellent l'amour !
Il avait bien eu de nombreuses compagnes avant d'être banni et pour ceux de sa race, cela signifiait surtout se battre pour conquérir sa femelle, s'accoupler violemment avec elle et partir vite avant qu'elle n'essaye de trancher la gorge du mâle audacieux ! C'était arrivé à un de ses cousins qui était devenu un peu trop lent à force de bâfrer... Il en était là de ses réflexions sur les sentiments comparés des humains et des dragons, ne trouvant pas d'issue satisfaisante à ses interrogations, quand des mouvements et des cris attirèrent son attention dans la vallée. Ses pupilles s'étrécirent jusqu'à n'être qu'un mince fil noir sur le dais doré de ses yeux et il observa. Les soldats s'interpellaient, un officier s'avançait sur son cheval. On lançait des cordes dans un étroit boyau. Son sang se mit à bouillir : ils avaient trouvé la jeune femme ! Et pourtant qu'avait-il cru ? Qu'elle resterait au fond du ravin pendant des siècles, le temps qu'il se fasse une idée sur l'amour et sur ce qu'il convenait de faire ? Il eut un grondement sourd - le signe le plus sûr de sa colère - mais il fit un effort immense pour se contenir et observa encore.
Lentement, l'humaine fut hissée hors du ravin et très vite des dizaines de serviteurs s'empressèrent autour d'elle. Il ignorait tout de leur rôle mais il sentait la déférence et l'attention qu'ils lui portaient. Etait-elle donc reine ? Des soldats accouraient de partout et bientôt une véritable armée cernait le petit campement qui avait été bâti pour les soins de la jeune femme. Celle-ci pourtant ne semblait nullement affectée et elle s'installa avec dignité sur les coussins qu'on avait disposés pour elle. Le dragon chercha en vain son regard. Il essayait d'entrer en contact avec elle dans cet univers étrange où ils avaient été projetés tous les deux mais il n'en trouvait plus l'accès ! Il commença à s'agiter, désespérant de son impuissance, incapable de se décider à fondre sur ces troupes ridicules qu'il pouvait balayer avant d'emporter sa reine. Il doutait en effet : que pensait-elle, que ressentait-elle ? Pouvait-elle toujours l'aimer alors qu'il l'avait abandonnée ? Et même : l'avait-elle seulement aimé ou n'était-ce que la ruse d'une puissante sorcière pour dominer un être de légende qu'elle tiendrait en son pouvoir ?
N'y tenant plus, il lança un cri strident qui ébranla la montagne comme un puissant tremblement de terre. En bas, les visages se tournèrent vers lui. Il ne devait être qu'un point sombre sur un éperon de roche rougeâtre. Afin que tous le voient, et surtout qu'Elle le voie, il se dressa de toute sa hauteur, battant des ailes, trépignant et lançant sa queue en tous sens. Il laissa échapper un nouveau cri dans lequel il mit tout sa force et tout le désir qu'il éprouvait pour la jeune humaine. Il vit alors qu'elle se tournait vers lui et il sentit enfin qu'elle le regardait vraiment, comme au premier moment. Il lut dans ses yeux un mélange de sentiments aussi douloureux que ceux qui l'agitaient : l'envie de le rejoindre, la peur, le doute... Déjà, autour d'elle, c'était la cohue. En quelques secondes elle fut emportée dans un char rapide tiré par de fringants chevaux. Une troupe de cavalier l'entoura et tous partirent au grand galop tandis que les autres levaient leur camp au plus vite et s'empressaient de fuir à nouveau cette montagne maudite. Leur lien fut rompu et le dragon s'affala sur le sol, sans force ni volonté, incapable de se lancer à la poursuite de celle qu'il aimait.
Un jeune chevalier cheminait lentement sur un sentier ombragé, tenant par la bride sa monture qu'il voulait ménager après une longue étape. Il se trouvait dans une région désolée faite d'une succession de collines basses à l'herbe rase et de petits vallons où parvenaient à pousser quelques arbres. Depuis trois jours c'était dans ces lieux plus abrités qu'il faisait son bivouac, et en cette heure où l'astre solaire déclinait sur l'horizon il se hâtait de reconnaître le terrain le plus propice. Il trouva bientôt un repli de terre et de roches grises sur la droite d'un cours d'eau qui baignait le fond de la vallée et ce lieu lui parut convenable. Lâchant la bride de son cheval, qui marcha doucement jusqu'au ruisseau pour s'abreuver, le chevalier déposa sa besace et s'assit en tailleur, silencieux. Il serait bientôt l'heure de prier, dans ce moment si particulier où la nuit franchit lentement ses frontières pour s'installer au-dessus des hommes. Il aimait prendre un peu de repos et vider son esprit avant cette heure-là. Fermant les yeux, il absorbait par tous ses sens la beauté qui l'entourait, apprenant à chaque halte à reconnaître le mélange unique qui caractérisait toute place en ce monde. Ici la fraîcheur de la mousse où il était assis répondait au chant discret de l'eau qui filait entre les arbres. Les rochers derrière lui renvoyaient un peu de la chaleur accumulée pendant la journée. Quelques bêtes hasardaient des cris - des oiseaux surtout - et les insectes bourdonnaient de hâte avant la fin du jour. Le jeune homme se sentit en paix avec ce lieu et il en fut heureux : il n'aimait pas faire sa prière du soir en un endroit dont il ne ressentait pas l'harmonie. Puisqu'il devait se passer de temple pendant son long voyage, il voulait au moins choisir au mieux son lieu de prière improvisé. L'heure approchait. Après s'être soigneusement lavé dans le petit ruisseau tout proche, il s'agenouilla, ferma les yeux et joignit ses mains devant lui. Une légère brise soulevait les boucles blondes de sa chevelure. Il lui sembla qu'un silence total se faisait en lui et autour de lui. Il commença alors sa prière, envoyant au Dieu unique sa foi et son amour. Quand il eut terminé il se leva et se rhabilla puis il finit de s'installer pour la nuit. Après un léger repas il s'endormit bientôt, sa lourde épée à son côté : il valait mieux être sur ses gardes lorsqu'on traversait seul des contrées inconnues. Comme souvent ses rêves le ramenèrent au pays de son enfance. Il avait grandi dans les montagnes du Nord où son père servait l'Empereur. Dans ses songes il revoyait cet homme brave qui avait découvert la Nouvelle Foi et le Vrai Dieu, et qui s'était converti malgré l'hostilité de l'Empire contre cette religion. Il revoyait sa figure énergique, son corps puissant qu'il avait mis sans réserve au service du monarque absolu. Toujours il était revenu vainqueur des guerres les plus lointaines et son fils avait suivi naturellement ses traces, dans les armes mais aussi dans la Foi. Cette nuit-là, son esprit le transporta en ces temps heureux où son père lui enseignait les secrets de son art. Il revit le doux visage de sa mère qui l'observait, partagée entre sa fierté devant son habileté et la peur que lui inspirait le terrible métier de soldat.
Lorsqu'il s'éveilla la pâle lueur de l'aube découpait à peine les silhouettes des collines environnantes. Une nouvelle journée de route s'annonçait, monotone, dans ce décor qui ne changeait pas depuis plusieurs jours. Il n'atteindrait sa destination qu'à la fin de la semaine et il savait qu'il devait se montrer patient, ne pas fatiguer sa monture par des étapes inutilement longues ou un rythme trop soutenu. Une heure plus tard il avait repris sa route, ne laissant de son passage que quelques brins d'herbes foulés. Il avait à peine parcouru une lieue qu'il distingua au loin la silhouette d'un cavalier. Il sortit de ses songes et l'observa attentivement, portant la main à son épée et serrant fermement les reines de son cheval qui comprit aussitôt qu'il devait se préparer au combat. Le chevalier sentit ses muscles frémir et sa tête se cabrer légèrement ; sa monture avait reçu un dressage aussi précis que l'entraînement des meilleurs soldats.
Rien n'indiquait une quelconque menace dans l'allure du cavalier qui, l'ayant sûrement vu lui aussi, avait changé sa route pour s'avancer lentement vers lui. Comme la distance qui les séparait diminuait, le jeune homme put voir plus nettement l'inconnu : il portait une tunique dont les armes le rattachaient au royaume de Lydda, qui se trouvait à plusieurs jours de marche vers le sud. Un simple turban ornait sa tête. Sa monture était légère, et il ne portait qu'une épée droite au côté ; un petit bouclier rond était pendu à sa selle. Il ne fit aucun mouvement pour saisir l'une ou l'autre et s'arrêta à une distance respectueuse avant de saluer le jeune homme :
- Bonjour à vous, chevalier ! Je me nomme Ibn Gh'zi et je suis porteur d'un message du roi de Lydda pour l'Empereur. Je vois que vous portez sa livrée : êtes-vous à son service ? L'avez-vous vu récemment ?
- Bien le bonjour, messager. Je suis Georg, capitaine des Chevaliers des Monts d'Hattusa, au service de l'Empereur. Je ne peux hélas vous donner d'autres nouvelles de lui, ne l'ayant jamais rencontré, ignorant où il se trouve et étant parti depuis des jours de ma garnison pour rejoindre Alep.
- Je vois... Je serai donc contraint de poursuivre ma route jusqu'à la forteresse d'Ougarit. Notre royaume est bien loin du cœur de l'Empire et pourtant nous avons un besoin urgent de son secours !
- Êtes-vous à nouveau menacés par ces tribus barbares qui harcelaient vos avant-postes ? Mon père m'a conté ces guerres terribles qui vous ont opposés à eux.
- Non, hélas ! La menace est cette fois bien pire. Nos troupes ont su vaincre avec bravoure les Ssyth dont vous parlez et ils ne sortent plus de leur désert. Pour notre plus grand malheur un péril maléfique nous menace : une créature démoniaque a surgi des montagnes pour semer la mort et la destruction sur nous. Un dragon noir a quitté son berceau du Sud pour s'en prendre à notre peuple. Un convoi entier a été dévasté par sa rage et la fourberie de ses manières : de vaillants soldats sont tombés et la fille de notre roi elle-même a failli périr ! Il y a trois jours à peine, juste avant mon départ, les survivants sont rentrés à Lydda... Ce qu'ils ont conté de l'horreur qu'ils ont vécue défie l'imagination la plus enfiévrée.
- Que les Dieux vous protègent ! Cette bête s'attaque-t-elle à vos cités dans sa folie destructrice ?
- Heureusement non : elle reste tapie dans sa montagne, un lieu désolé qu'ont fui tous les habitants sur des lieues alentour. Lorsque j'ai quitté mon roi, porteur de son message pour l'Empereur, les meilleurs de nos soldats partaient pour patrouiller à sa rencontre et lui interdire de quitter son repaire.
Tout en parlant, les deux hommes s'étaient peu à peu rapprochés. Ibn Gh'zi proposa à Georg de faire une courte halte autour d'un thé avant que leurs missions ne les renvoient sur des routes différentes. Assis à l'ombre d'un grand frêne, ils parlèrent encore du terrible monstre, le Lyddien donnant de nouveaux détails sur la puissance maléfique de la bête. Georg lui posait mille questions, fasciné par ce récit qui dépassait son imagination. Il fut surtout sensible au sort de la jeune princesse, dont la force de caractère et le courage furent loués par Ibn Gh'zi. Après qu'ils se fussent séparés, tandis qu'il chevauchait à nouveau lentement, le jeune chevalier ne pouvait détacher ses pensées du récit qu'il venait d'entendre. Quelle bête immonde pouvait donc s'en prendre ainsi à des innocents ? Il en vint à la conclusion qu'il ne s'agissait pas d'un animal terrestre mais d'une émanation du maître des Enfers, lancée contre les hommes pour porter la mort dans leur chair et le désespoir dans leurs cœurs. Il avait vu maintes fois se manifester la volonté de la plus noire des créatures, dans la rage des barbares qui fondaient sur sa cité depuis les frontières du nord pour piller et détruire ou dans les violences de la Terre elle-même qui tremblait sous les coups souterrains de Léviathans invisibles. Il ne pouvait douter de l'intervention d'une puissante force magique dans les évènements qui venaient de lui être contés. Il finit par s'interroger sur ce qu'il devait faire : pouvait-il continuer sa route, obéissant aux ordres de son Empereur, ou devait-il l'infléchir vers le Sud et porter secours du mieux qu'il pourrait à ce peuple assailli par des forces surnaturelles ? N'obéirait-il pas ainsi à des ordres bien plus élevés, à ceux de son Dieu qui souhaitait la paix et l'harmonie parmi les créatures ? Lorsque arriva midi, ses pensées étaient encore tournées vers Lydda, vers ses choix. Il espérait secrètement recevoir un signe, même infime, qui l'aiderait à prendre une décision. Ce signe vint sous la forme d'un grand oiseau blanc qui s'envola d'un buisson tout proche à sa droite pour filer avec grâce en direction du sud... Georg le regarda, muet d'admiration devant sa beauté et l'élégance de son vol. Il n'était pas superstitieux, à l'inverse de ceux de son peuple qui voyaient dans le moindre évènement un signe, heureux ou malheureux, qui allait influer sur leur journée, sur leur vie. La vrai Foi bannissait avec force ces croyances qui avilissaient l'homme en le soumettant au hasard. Son esprit, reflet de celui du Dieu, devait seul le guider. Ce jour-là, pourtant, il ne put s'empêcher de penser que ce magnifique oiseau lui montrait la voie qu'il devait suivre. Georg se releva lentement. Sa décision était prise : il irait au Sud, quoi qu'il en coûte. Il ne put se résoudre à passer son chemin en ignorant les malheurs de ses frères, alors que sa force et sa vaillance pouvaient les sauver d'un péril mortel. Remontant à cheval, il pressa doucement les flancs de sa monture qui partit au petit trop vers Lydda.
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