Mythes et légendes : nouvelle, dragons et chevaliers

Depuis que les soldats étaient repartis, le dragon avait pu savourer la solitude de la montagne : aucun humain n'avait osé revenir l'importuner. Il avait pu parcourir à sa guise les étendues sauvages du Drâajh, tantôt survolant ses pentes escarpées, tantôt plongeant dans ses vallées encaissées. Il avait aussi pris grand plaisir à plonger dans le petit lac qui commençait à se former aux sources du fleuve de Lydda : dans son pays natal, il était très rare de trouver de l'eau et il avait toujours apprécié de se baigner dans les rivières, les fleuves et les océans chaque fois qu'il en avait eu l'occasion. Il plongeait alors au plus profond et filait de toute sa puissance dans l'onde glacée qu'il sentait ruisseler sur ses écailles. Quel bonheur de sentir ses muscles s'engourdir peu à peu, l'oxygène se raréfier dans ses poumons et de jaillir alors, dans une gerbe d'écume, à la surface de l'eau. Son lac ne lui permettait pas encore de tels ébats, mais au moins pouvait-il s'y rafraîchir au temps le plus ardent de la journée. Tous ces déplacements lui évitaient de penser à sa Reine et à l'espoir qu'il mettait dans le chantage qu'il faisait aux humains de la vallée. Il sentait confusément qu'il deviendrait fou s'il restait patiemment assis sur son rocher ! Il connaissait encore assez mal l'esprit des hommes et il ignorait si sa menace était suffisamment effrayante pour qu'il obtienne ce qu'il souhaitait. Il voulait y croire. Il voulait simplement revoir la jeune femme une seule fois, ensuite il quitterait ces montagnes désolées. Il voulait simplement comprendre ce qui leur était arrivé et surtout il voulait savoir ce qu'elle éprouvait. Il était sûr de ses propres sentiments : il avait mis assez longtemps à l'admettre mais il en était arrivé à la seule conclusion possible ; il l'aimait. Comme un homme aime une femme. Pas comme ceux de sa race dont les seuls sentiments sont brutaux. Il voulait la retrouver dans ce monde étrange où leurs corps enfin ressemblants avaient pu se rejoindre et la tenir à nouveau dans ses bras, ressentir la douceur de sa peau et le goût de ses lèvres. Il gardait un souvenir très vif de petits détails : ses cheveux qui glissaient sur son visage dans un murmure, sa langue qui courait dans son cou pendant qu'ils faisaient l'amour... Et surtout le plaisir immense qui les avaient emportés tous les deux jusqu'aux franges de l'inconscience. Il repassait ces instants magiques dans son esprit, se rappelant à chaque fois de nouveaux détails, et son impatience grandissait malgré lui. Survoler la montagne ne suffisait plus à le détourner de ces rêves, il s'élançait de toute sa vitesse au-delà des nuages avant de foncer vers le sol. Il comptait avec fébrilité les jours qui le séparaient de la nouvelle lune. Dans son esprit enfiévré il avait déjà pris une résolution : si jamais elle ne venait pas à lui, il irait la chercher, même s'il devait pour cela affronter toutes les armées des hommes et jeter à bas pierre après pierre de leurs forteresses.

Quelques jours avaient passé ainsi lorsqu'une silhouette apparut sur le chemin au pied des monts du Drâajh. Du haut d'un pic rocheux où il aimait à se reposer, le dragon l'aperçut et la reconnut aussitôt : c'était elle, sa Reine, et elle était seule ! Il avait donc réussi. Il exultait ! Bondissant sur ses pattes il déploya ses ailes et prit son envol en poussant un long cri de triomphe qui résonna longtemps jusqu'au fond des ravins. Il tournoya autour d'elle, s'assurant qu'elle n'était pas suivie. Il vit qu'elle le regardait, portant sa main en visière devant ses yeux. Le soleil de la mi-journée resplendissait sur la longue tunique blanche dont elle était vêtue. Sa monture richement harnachée l'avait vu aussi et elle commença à montrer quelque nervosité. Tandis qu'il commençait à descendre pour se poser sur le chemin, un peu en avant de la jeune femme, il la vit descendre de son cheval et le renvoyer vers la cité des hommes. Quand il atterrit, elle commença à marcher vers lui, pleine d'assurance. Il scruta son regard pour tenter de déchiffrer ses sentiments mais le turban de la jeune femme masquait son visage. Il attendit, frémissant, qu'elle arrive à quelques pas de lui. Ne parvenant pas à communiquer avec elle, il poussa un faible cri, craignant de l'effrayer malgré tout. Elle releva alors la tête et leurs yeux se rencontrèrent à nouveau, l'or des sables du désert dans l'or des champs de blé. Une lumière douce les enveloppa et ils se retrouvèrent bientôt sur la plaine irréelle qui avait été témoin de leur première rencontre. Cette fois, l'homme dragon ne fut pas immobilisé et il se dirigea d'un pas souple vers la jeune femme qui marchait vers lui. Ils s'arrêtèrent à deux pas l'un de l'autre. Il lut dans ses yeux la même joie impatiente qu'il éprouvait alors mais il parvint à se contenir. Il rêvait de la serrer contre lui mais auparavant il avait besoin de comprendre. Il s'adressa à elle de cette voix rocailleuse qui était la sienne dans ce monde étrange :

- Bienvenue à toi, Ô, ma Reine ! Mon cœur est empli de la joie de te revoir et mon corps tout entier tremble à l'idée d'être enfin réuni au tien. Chaque minute qui s'est écoulée depuis notre séparation n'a été qu'un long gouffre de ténèbre ! Mais tu es là, et la lumière aveugle à nouveau mes yeux... Pourtant je dois dompter ces muscles qui ne veulent que courir vers toi, car je ne peux m'abandonner à toi avant de savoir qui tu es, avant de comprendre ce qui nous arrive...

- Mon bel amant ! J'ai tellement craint que tout ce que j'avais vécu n'ait été qu'un rêve. Quand je me suis éveillée au fond du ravin et que tu avais disparu, j'étais persuadée que mes sens m'avaient fait défaut, que mon esprit choqué par la chute et la mort de mes proches m'avait abusé. Je sentais pourtant au fond de moi la douce chaleur de notre amour et je t'ai cherché, mais en vain...Quand on m'a trouvée et emmenée vers ma cité, quand je t'ai vu si loin sur la montagne, j'ai cru que tu t'étais joué de moi, mais mon cœur me disait le contraire et j'espérais. Me voilà maintenant, livrée à toi. Je ne suis qu'une faible créature comparée à ta puissance, et je n'aspire qu'à une chose : être à tes côtés, unie à toi pour toujours.

- Tes paroles me comblent de joie, jeune Reine ! Tant de doutes m'ont aussi envahi que j'ai cru devenir fou, seul sur ma montagne. Sache que ton rêve est aussi le mien ! Viens, rejoins-moi enfin !

Bien loin de leurs corps immobiles, face à face sur un chemin de montagne battu par les vents et écrasé de soleil, Netanya et le dragon se retrouvèrent avec la même passion qui les avait saisis la première fois. Quand leurs esprits enivrés retrouvèrent leur enveloppe charnelle, le jour déclinait sur les montagnes. Sur un signe de tête du dragon, Netanya grimpa sur son dos et il prit bientôt son envol, l'emmenant au cœur de la montagne. La jeune femme émerveillée observait le paysage grandiose qui se déployait sous ses yeux. Elle resserra l'étreinte de ses jambes sur le cou de la bête fantastique qui la transportait. Son seul regret était de ne plus pouvoir lui parler comme ils le faisaient dans ce qu'elle avait pris l'habitude d'appeler leur monde. Ils arrivèrent bientôt à l'entrée d'une grotte. En contrebas, un petit lac noyait les flancs d'une vallée encaissée, là où se trouvaient quelques jours plus tôt les sources du fleuve. La jeune femme mit pied à terre et se serra doucement contre le flanc rugueux du dragon. Celui-ci tourna la tête pour la regarder et elle ressentit l'amour immense qu'il lui portait.

- Quel dommage que nous ne puissions nous comprendre en dehors de cet univers étrange, lui dit-elle. J'ai tant de choses à te dire et tant de questions à poser... Si seulement nous pouvions décider du moment où nous y sommes transportés !

La créature hocha lentement la tête, comme si elle comprenait ces paroles. Elle était cependant incapable de répondre à la princesse. Malgré toute la science de sa magie, le dragon ne parvenait qu'à émettre de petits cris et des grognements incompréhensibles alors qu'il aurait voulu parler pendant des heures pour lui décrire les terres brûlées de sa naissance et les océans immenses qu'il avait traversés jusqu'à des pays inconnus des hommes. La jeune femme ne parvenait pas elle non plus à trouver la clé de leur monde de rêve malgré ses quelques connaissances de la magie Sham'que. Elle s'allongea alors contre le flanc de la bête, qui posa sa tête immense près d'elle, respirant doucement le parfum de la princesse. Ils attendirent ainsi les dernières lueurs du soleil, blottis l'un contre l'autre comme deux enfants en fuite, insouciants du lendemain. Ils virent les courbes des vallées lointaines plonger lentement dans l'obscurité, puis les derniers reflets du jour dans les forêts insondables et enfin les sommets les plus acérés des monts du Drâajh furent à leur tour envahis par la pénombre. Une étoile scintilla bientôt face à eux, loin au-dessus de la plaine, et ils firent silencieusement le vœu qu'elle les accompagne pour des milliers d'années.

Malgré la quiétude de ce moment, le dragon ne put détacher ses pensées du sujet qui l'obsédait : puisqu'ils ne pouvaient se retrouver à volonté dans cet univers étrange où leur amour était possible, il fallait que l'un d'eux rejoigne l'autre dans sa forme physique. Creusant sa vaste mémoire à la recherche des légendes de ses pères il ne trouva aucun souvenir d'un cas semblable. Lorsque la nuit fut venue et qu'il sentit le souffle paisible de sa jeune princesse contre son flanc, il se laissa aller à un état de transe qui lui permettrait, du moins l'espérait-il, de trouver une solution. Voguant sur les océans du savoir qu'il avait accumulé, sillonnant les prairies sans fin des connaissances puisées au cœur des siècles de sa vie, il retrouva par endroit les âmes des humains à qui il avait ôté la vie. De ces pâles fantômes il écouta le murmure et peu à peu une idée se forma en lui. Volant à la vitesse de la lumière dans les univers de son imagination, il façonna cette pensée comme un artisan taille le plus précieux des joyaux. Lorsque enfin les rayons de l'aube atteignirent l'entrée de leur refuge, le dragon était sûr de tenir la solution. Il aurait tant voulu la partager avec sa douce princesse, mais celle-ci, s'éveillant également, ne put que poser sur lui un regard plein de tendresse et, hélas, d'incompréhension.

 

Georg avait chevauché aussi longtemps que la lumière des étoiles et de la lune lui avaient permis de distinguer quelque chose dans les vallons obscurs du Drâajh. Son cheval avait commencé à montrer de réels signes de fatigue et le jeune homme lui-même avait eu besoin de repos. Il rageait de n'avoir pas encore repéré le moindre signe de cette créature infecte : lorsqu'il avait croisé la monture de la princesse, en fin d'après-midi, il avait tout de suite craint le pire et il s'était hâté pour la retrouver. Rien. Les montagnes semblaient désertes. Dans son sommeil agité, il avait même imaginé que la bête maléfique avait pris sa captive et s'était enfui dans les déserts brûlants du Sud dont il n'aurait jamais dû sortir. Il s'était réveillé avant l'aube, mal reposé. Il avait juste pris le temps de boire un peu d'eau à sa gourde et de mâchonner quelques biscuits qu'on avait mis dans sa besace avant d'ajuster à nouveau son armure et son casque puis de remonter en selle. Malgré le repos qu'il avait pris au palais de Lydda, il ressentait la lassitude accumulée au fil des lieues de son long voyage depuis les Monts d'Hattusa. Il emprunta au pas un sentier qui serpentait à flanc de montagne. Le sommet escarpé le dominait, plongeant sa route dans l'ombre. Au moins il n'aurait pas à souffrir de la chaleur tant qu'il resterait de ce côté-là ! Tandis qu'il cheminait lentement, il consulta la carte que lui avait confiée le Roi et il tenta de s'orienter. Il repéra alors un éperon rocheux en forme de pyramide qui était mentionné sur son plan et il se rendit compte qu'il était tout proche des sources du fleuve : si le monstre les avait bloquées, il était possible qu'il s'y trouve encore... Eperonnant son cheval, il força l'allure, plein d'une espérance nouvelle. Il parvint ainsi à un passage resserré entre deux parois qui débouchait sur une vallée un peu plus large que les ravins encaissés qu'il avait croisés jusque là. Au fond miroitait un petit lac qui n'était pas mentionné sur sa carte : un énorme éboulis de roches obstruait l'écoulement des eaux qui descendaient de nombreuses sources tout autour de la vallée. Georg comprit qu'il devait s'agir de l'œuvre du dragon : il fit halte et observa les pentes abruptes alentour à la recherche d'un signe de la présence du monstre. C'est alors qu'il distingua sur le versant opposé l'ouverture de la grotte qui servait de refuge à la créature. Son regard y fut attiré par une silhouette blanche : la princesse à ce moment-là se tenait debout à l'entrée, profitant de la fraîcheur du matin. Elle avait laissé son amant qui semblait très agité et perturbé sans qu'elle en comprenne les motifs. Il n'avait pu que pencher doucement sa tête vers elle comme pour la rassurer avant de retourner vers le fond de son antre où la jeune femme l'entendait aller et venir de son pas pesant, et gronder par moments comme un volcan prêt à exploser. Elle parcourut des yeux les étendues désertiques des monts du Drâajh et elle s'étonna de s'y sentir aussi bien alors qu'elle n'aurait pas supporté, quelques jours auparavant, de se retrouver dans un tel dénuement. Que de changements s'étaient produits en elle ! Elle n'aspirait à présent qu'à une vie simple, loin des hommes. Tandis qu'elle poursuivait ses rêveries, contemplant la grâce du vol d'un rapace loin au-dessus du lac, un scintillement sur le flanc opposé de la montagne la ramena brutalement à la réalité : un cavalier descendait sur l'ancien chemin creusé dans la roche claire. Il montait un puissant destrier caparaçonné et son armure et sa lance renvoyaient des éclairs dans la lumière crue du soleil. Le cœur de la princesse se serra en reconnaissant la livrée de l'Empire et les armes de Lydda sur son bouclier. On venait donc la chercher, malgré les menaces du dragon ! Quel héros formidable avait bien pu se présenter à son père et oser défier la formidable créature jusque dans son repaire ? Netanya ressentit au fond de son âme les terribles contradictions que lui dictaient son cœur et sa raison : elle tremblait pour le dragon mais elle ne voulait pas exposer à une mort certaine un vaillant chevalier qui n'aspirait certainement qu'à la délivrer d'un péril qu'il pensait réel. Elle n'hésita qu'un instant avant de se lancer dans la pente à la rencontre du cavalier. Lorsqu'ils furent face à face, il immobilisa sa monture et ôta son casque. La princesse découvrit alors un tout jeune homme au visage d'une grande beauté, encadré par de longs cheveux clairs comme les blés. Ses yeux étaient du gris des ciels d'orage et il la regardait fixement avec un mélange de révérence et d'admiration. Interloquée, elle ne dit mot.

- Princesse, lança-t-il d'une voix claire, je suis bien aise de vous trouver enfin ! Votre père m'envoie à votre recherche... Loués soient les Dieux que le monstre ne vous ait pas prise !

- Hélas, noble chevalier, vous vous méprenez ! Je suis au dragon maintenant... Vous n'y pouvez rien pas plus que mon père. Fuyez tant qu'il est temps car s'il vous voie il vous tuera.

- Jamais je ne vous abandonnerai ! Je l'affronterai et il périra par ma lance !

La princesse était sur le point de répondre lorsqu'un cri terrible déchira le ciel et fit trembler les montagnes : à l'entrée de la grotte se tenait le dragon, ses ailes déployées et la gueule flamboyant des feux infernaux de son souffle mortel. Netanya elle-même fut effrayée devant son aspect menaçant. Le chevalier remit promptement son casque et lui fit signe de s'écarter. Elle n'osait intervenir, ne sachant comment empêcher l'affrontement. Elle eut à peine le temps de se jeter de côté que déjà le jeune homme s'élançait au grand galop sur le chemin conduisant à la grotte. Le dragon poussa un nouveau cri, battant le sol de ses pattes et de sa queue, crachant des flammes immenses par sa gueule béante et par ses naseaux. Une épaisse fumée monta soudain des broussailles qui s'embrasaient. Le chevalier semblait insensible à la peur et poursuivait sa progression, son cheval bondissant pour éviter les roches lancées dans la pente par les trépidations de la bête. Celle-ci battait maintenant des ailes mais ne décollait pas de l'entrée de son antre. Netanya s'était blottie contre un énorme bloc de roche qui bordait le chemin et regardait en tremblant de tous ses membres la scène épique qui s'offrait à ses yeux. Elle aurait prié tous ses dieux pour que le dragon s'envole et vienne la prendre, qu'ils s'enfuient loin de cette montagne et de ce jeune fou en armure mais son esprit était comme engourdi par les émotions trop fortes qu'elle éprouvait. Spectatrice désolée, jeune fille perdue au milieu du chaos, elle attendait le choc inévitable des deux combattants.

Le dragon noir, tout en redoublant ses gestes menaçants et ses cris, lançant à toute force ses feux comme pour transformer la montagne en lac de magma, se concentrait sur le cavalier qui fonçait vers lui. Il avait anéanti des armées entières et terrassé de puissants mages : ce pauvre fou n'avait aucune chance de survivre ! Cette fois pourtant il devait prendre un risque énorme dans la lutte qui s'était engagée sur les flancs de cette montagne perdue. Tandis que l'homme poursuivait péniblement son chemin, évitant le brasier et la fumée qui montaient de la route, le dragon entra lentement dans son état de transe et son esprit fila comme l'éclair vers cette pensée magique qu'il avait façonnée dans la nuit et répétée sans relâche au cours de la matinée... Sa vision réelle se brouilla et le monde ne fut plus qu'une ombre. Il aurait tant voulu pouvoir maîtriser avec la même aisance les voies le menant à l'univers de son amour mais les clés lui en étaient restées cachées ! La silhouette brumeuse du cavalier se rapprochait, le temps se ralentit. Il n'aurait qu'une chance et il devait y mettre toute son énergie : il fit un effort immense pour commander à son corps de cesser de gesticuler, pour calmer les flammes qui brûlaient en lui et devenir enfin aussi immobile qu'une statue d'obsidienne. Le chevalier abaissa sa lance, tenant son bouclier haut devant lui pour se protéger mais le dragon ne bougea pas.

Georg sentait son cheval sur le point de fléchir : la chaleur était insoutenable sur la pente calcinée et il avait fait des bonds fulgurants pour éviter les roches et les flammes. Il resserra sa prise sur les rênes et piqua des deux dans les flancs de sa monture. Il était proche du monstre et il devait garder toute sa vitesse pour bénéficier de la force du choc. Sa gorge était sèche, et sa lourde armure semblait cuire comme un énorme chaudron, mais il ne ressentait pas la douleur. Tout en lui tendait vers son objectif : abattre la créature qui lui faisait face. Dans les derniers mètres de sa course, il la vit se figer, comme pétrifiée par l'ardeur de son courage et il eut un rictus triomphal en voyant son large torse découvert : affermissant sa prise sur la lance d'Ashkelon, il banda tout ses muscles dans l'attente de l'impact. À travers la fumée, dans la demi obscurité de l'entrée de la grotte, il distingua deux fentes brillant d'une lueur malsaine : les yeux de la bête le scrutaient. Il ne put détacher son regard de cette lumière dorée et peu à peu ses sens se brouillèrent. Il craignit que le dragon n'use de sa magie pour l'empêcher de le toucher mais il continua à avancer, pas après pas, sentant les chocs sourds des sabots de son cheval sur le sol de l'antre du monstre. Il murmura une prière à son Dieu, lui demandant la force d'aller au bout de son combat. La lueur dorée l'enveloppa lentement, son âme absorbée tout entière par cette brume magique... Il ressentit à peine l'impact lorsque sa lance pénétra la poitrine du dragon, perçant les écailles pour s'enfoncer profondément dans ses organes vitaux. Sa vue se troubla, l'obscurité l'envahit et il sentit qu'il sombrait lentement dans les ténèbres. Georg ne souffrait pas. Il ne ressentait plus son corps. Il ne percevait plus rien de l'univers réel...

Lorsque Netanya entendit le choc sourd et le hurlement du dragon, elle sentit que ses forces l'abandonnaient et elle dut se retenir au rocher pour ne pas tomber. Mordant son poing jusqu'au sang pour rester consciente, elle tenta de voir au travers de la fumée ce qu'il était advenu des deux combattants. Elle ne distinguait qu'une masse informe à l'entrée de la grotte, un amas d'homme, de cheval et de dragon... Les larmes l'aveuglèrent bientôt et elle s'élança sur le chemin escarpé, voilant son visage de son turban pour se protéger de l'odeur âcre des incendies allumés par les flammes du combat. Elle franchit les derniers pas la séparant de son refuge et fermant les yeux, autant parce que la fumée faisait redoubler ses larmes que par peur de découvrir le morbide spectacle qu'elle redoutait. Arrivée sur le seuil de la grotte elle se fit violence pour jeter un coup d'œil et ce qu'elle vit lui arracha un cri de douleur : la formidable créature qu'elle aimait du plus profond de son cœur gisait sans vie, le corps transpercé par la longue lance du chevalier, un sang de couleur rubis s'écoulant de la terrible blessure. Le corps tout entier du dragon semblait avoir conservé la posture qu'il avait au moment de l'impact et seule sa tête s'était affaissée, recouvrant en partie le corps du soldat. Ce dernier gisait sur le sol et Netanya ne pouvait voir s'il vivait encore ou s'il avait reçu lui aussi une blessure mortelle. Dominant sa peur, elle s'approcha lentement. Elle aperçut en contrebas le cheval qui s'était immobilisé, écumant après sa course folle. Lorsqu'elle fut auprès des deux corps enchevêtrés, elle posa doucement sa main sur le front du dragon et sentit aussitôt que la vie l'avait quitté. Elle s'effondra contre lui et éclata en sanglots. Le soleil poursuivit sa course dans les cieux des montagnes désolées du Drâajh, et ses rayons illuminèrent la triste scène. La princesse perçut alors un mouvement près d'elle et elle releva la tête. Face à elle, le jeune chevalier se relevait avec peine, poussant de ses membres douloureux le long cou du dragon qui l'entravait. Lorsqu'il se fut dégagé, pantelant, il s'appuya sur le flanc de sa victime et passa sur son visage ses mains tremblantes. Il se tourna alors vers Netanya et elle vit dans ses yeux une étrange lueur qu'elle n'avait pas remarquée sur le chemin... Une lueur d'or, un fragment de soleil tombé sur des sables brûlants. Le jeune homme se redressa, grimaçant sous l'effort et dit à la jeune femme :

- Bonjour à vous, Ô ma Reine. Vous ai-je dit aujourd'hui combien je vous aime ?

Et sa voix avait la force rocailleuse de celle du dragon.

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Dernière mise à jour de cette page le 23/12/2009

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