Contes et légendes : la balade du Scorpion

 

La balade du Scorpion.

 

Les yeux dans le vide j’oublie le monde, et j’imagine… Je me vois à la fin de mon temps, remontant le cours de ma vie, revoyant cent fois les grandes et les petites heures de mon existence, les joies, les peines… Surtout les joies, bien sûr. Pourquoi garder sur le cœur, au moment du grand départ, l’amertume des douleurs et des coups. Ce jour-là je ne veux goûter que le sucre, le miel, la douceur, pour aller au-delà, outre-temps et outre-monde, avec le sourire aux lèvres. Et j’imagine que ce jour-là je me raconterai à nouveau la balade du Scorpion.

 

C’est une belle histoire, que m’aura racontée un vieux sage sous une tente plantée dans un désert ardent. Je l’aurai rejoint à travers la fournaise pour trouver la fraîcheur de son abri, le soir venu. Là, dans la paix immense des vallons sableux, à l’orée d’une oasis miraculeuse, nous aurons échangé nos histoires, comme deux vieux amis partageant des cadeaux inestimables, cadeaux de l’âme, soupirs infinis des souvenirs, murmure du vent sur nos esprits entourés d’ombres magiques… Voici l’histoire.

 

Dans un royaume oublié aux confins des montagnes arides vivait un Prince riche et puissant dont les cent demeures surpassaient en beauté les palaces les plus merveilleux que l’on puisse imaginer. Ses terres fertiles étaient parcourues de profondes rivières et son peuple fier et noble le servait avec dévouement.

Le temps passant, le Prince sembla peu à peu s’engourdir et se réfugier dans une étrange torpeur. Les plus grands médecins du royaume furent appelés, et chacun donna son avis sur ce mal inconnu. Quand tous eurent parlé, un vieil homme vêtu comme un mendiant et que nul n’avait vu entrer s’avança. Il parla d’une voix chaude et claire. Il parla au Prince, sans regarder les médecins ni les gardes ni les courtisans qui le dévisageaient. Il lui dit :

- Mon Prince, je suis un de tes loyaux sujets. Je vis fort loin d’ici, au-delà des hautes montagnes, mais j’ai su que tu souffrais. Je puis te dire quel mal te ronge et comment le guérir : c’est le but de mon voyage. Mais je ne peux t’aider qu’à deux conditions : tu dois d’abord venir chez moi et partager mon repas, et tu dois demander mon aide.

Ayant parlé, il se figea comme une statue de pierre, sourd aux murmures provoqués par son intervention. Le Prince le regarda, ses yeux mornes et inexpressifs retrouvant soudain la flamme qui les habitait auparavant, quand il chevauchait comme le vent, courait comme un fauve à la chasse ou nageait dans l’eau glacée des lacs. Tous virent cette étincelle et un grand silence se fit. Pour la première fois depuis des jours, le Prince se leva. Il dit seulement : « J’accepte » et le vieil homme s’inclina respectueusement. Dès le lendemain ils prirent le chemin des montagnes.

Au début une foule immense les accompagnait car tous voulaient voir leur Prince. Mais celui-ci dormait la plupart du temps dans sa caravane. Lorsqu’ils arrivèrent dans les montagnes, le vieil homme dit au Prince :

- Seigneur, nous arrivons aux confins de ton Royaume, et les chemins sont difficiles. Nous devons continuer à pied, seuls.

A nouveau, à la surprise de tous ses suivants, le Prince accepta. Le lendemain, les deux hommes partirent, s’enfoncèrent dans les profondes vallées et disparurent sur les sentiers tortueux. Pendant des jours ils marchèrent, s’élevant peu à peu sur les pentes abruptes. Ils progressaient en silence et le Prince, bien qu’il parut indifférent à tout ce qui l’entourait, semblait retrouver chaque jour un peu d’énergie et d’entrain.

Ils arrivèrent ainsi aux limites du Royaume, par delà les montagnes, aux portes du désert. Là se trouvait la demeure du vieil homme, une modeste bâtisse simple et élégante, abritée par de grands arbres poussant près d’une source d’eau claire. Ils l’atteignirent le soir, après une longue marche, et tous deux furent heureux de se rafraîchir ensemble dans l’eau limpide.

Puis ils entrèrent dans la maison et se mirent à table : le vieil homme avait fait cuire un pain qu’ils partagèrent, et ils burent le vin des vignes toutes proches. Le Prince dit alors :

- Vieil homme, j’ai fait ce que tu demandais : j’ai fait un long voyage jusqu’à ta demeure et j’ai partagé ton repas. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant apprécié une quelconque nourriture. Maintenant je vais satisfaire ta deuxième requête : je te prie, humblement, de m’accorder ton aide. De quel mal penses-tu que je souffre ?

Le vieil homme sourit et inclina doucement la tête, les yeux mi-clos, comme pour remercier son hôte. Il le regarda alors fixement des ses yeux aussi clairs que le ciel du matin :

- Ton mal est très grave, Seigneur. Tu n’aimes pas ! Ta vie n’est centrée que sur toi. Et comme tu obtiens tout ce que tu désires, tu n’as rien, et tu es vide…Pour guérir, tu dois souffrir, avoir peur, tutoyer la mort et renaître enfin , avide de vivre et d’aimer. Aimer les autres, aimer la vie, aimer une femme et des enfants…

- Comment ?

- Demain, à l’aube, tu partiras vers l’Est dans le désert. Tu emporteras un pain et de l’eau dans une outre. Tu marcheras trois jours dans cette direction. Tu trouveras un rocher sortant du sable. Là vit un Scorpion qui possède de grands pouvoirs. Trouve-le, parle-lui, et rentre.

Le Prince le regarda, incrédule.

- Veux-tu ma mort pour me faire traverser le désert à la recherche d’une créature dangereuse ? Et en quoi cette bête a-t-elle de plus grands pouvoirs que moi ?

- Pour le savoir, tu dois la trouver. Mais tu es libre aussi de rentrer chez toi. Allons dormir maintenant, et demain tu me diras ton choix.

 

La nuit passa et lorsque les premiers rayons du soleil franchirent les dunes de l’Est, le Prince se leva et trouva son hôte sur le seuil. Ils sortirent.

- As-tu fait ton choix ? demanda le vieil homme.

- Ai-je vraiment le choix ? Donne-moi l’eau et le pain, et dis-moi adieu car tu ne me reverras pas.

- En effet je ne reverrai pas le même homme… Mais sois certain que tu sortiras de cette épreuve.

Il lui tendit un pain dans un sac de tissu et une outre remplie d’eau. Il lui donna quelques conseils pour économiser ses forces et préserver nourriture et boisson. Puis le Prince partit alors que le soleil entamait à peine sa progression dans le ciel.

Loin de ses palais, de sa cour, et de ses nombreux serviteurs, le seigneur retrouva peu à peu des sensations oubliées, avançant d’un pas décidé dans les dunes sans fin. Les jours passaient et il prenait de l’assurance, car il était encore jeune et vigoureux. La morsure du soleil sur sa peau, la brûlure du sable sur ses pieds, le froid des nuits solitaires, la douleur lancinante de la faim et de la soif le tenaillant sans cesse, toutes ces épreuves étaient presque un soulagement pour lui. Son âme semblait grandir à mesure que l’horizon mouvant paraissait devoir l’engloutir comme un océan.

Il arriva au terme des trois jours près du gros rocher noir, sortant du sable comme une étrange vaisseau de pierre. Il s’approcha doucement, craignant maintenant de rencontrer le Scorpion qu’il devait pourtant chercher. Tout au long de son périple solitaire, il s’était tour à tour imaginé une bête énorme et monstrueuse, puis une créature aussi rouge que les flammes de l’enfer… mais il ne savait pas comment reconnaître son Scorpion. Il avançait lentement, scrutant des yeux le rocher. Sa surface rugueuse était aussi noire que la nuit, et il peinait à en distinguer les détails malgré la lumière aveuglante du soleil au zénith. Encore quelques pas et il pourrait le toucher. Il se rendit compte qu’en fait il ne pouvait plus détacher son regard de la roche, et que malgré lui il s’en approchait encore. Il aurait voulu s’arrêter à quelques pas pour observer et contourner le rocher, mais il alla tout droit. Il distingua alors dans un creux une ombre étrange et il comprit qu’il avait trouvé. Le Scorpion s’avança dans la lumière. Il était petit et sa carapace était du noir le plus profond. Il émanait de ce corps minuscule une aura mystérieuse qui captivait le Prince. Il était figé, debout devant lui, les bras le long du corps. Il entendait dans sa tête une étrange musique et un chant lointain semblait sortir de tous les trous du rocher. Il se dit qu’il allait périr, empoisonné par le venin de cet être, mais que ce n’était pas grave. Le Scorpion s’avança encore et monta sur sa jambe. Il ne pouvait toujours pas bouger. Il monta sur son torse et s’arrêta près de son cœur. Le Prince ne respirait plus. Son corps n’était plus qu’une enveloppe étrangère dont il ne percevait plus la souffrance. Son esprit tout entier était tourné vers le Scorpion, envahi par la musique et les chants des âmes prisonnières du rocher. Alors le Scorpion piqua son cœur.

Lorsqu’il se réveilla, le Prince était allongé dans le lit du vieil homme. Son corps n’était qu’une immense douleur, mélange de brûlures, de faim, de soif… Mais son esprit était clair et vif, et surtout son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. La Vie coulait à nouveau dans ses veines et il rêvait de courir dans les forêts de son royaume, de donner les fêtes les plus somptueuses et d’aimer, d’aimer enfin…

Le vieil homme était assis près de lui et le regardait en souriant. Il ne lui parla pas pendant les quelques jours qu’il fallut pour son rétablissement. Quand enfin il fut prêt, il lui tendit des vêtements et lui dit :

-Va maintenant, retrouve les tiens, et que brûle en toi à jamais la flamme de vie du Scorpion.

Le Prince se leva et avant de s’habiller il alla à la source pour se laver. Là il vit dans l’onde claire le reflet d’un homme inconnu au corps marqué par les épreuves. Au milieu du visage amaigri, il reconnut pourtant ce regard noir et brillant, celui du jeune homme fougueux et plein d’énergie qu’il avait été. Il sourit. Sur sa poitrine, près du cœur, il portait une marque en forme de scorpion.

 

 

Commentaires (2)

1. Warlath Le 02/01/2009 à 22:44

Lien vers le site web de Warlath
C'est un très beau récit que je viens de lire. C'est doux, fluide, très bien mené.
C'est également une belle fable.

2. Marie Le 23/01/2009 à 13:47

Lien vers le site web de Marie
Tu rencontres aussi les vieux sages, et tu les écoutes de belle façon !
C'est une histoire magnifique, subtile, j'ai beaucoup aimé le voyage dans la quête du Prince. Excellent, je ne peux que revenir très vite découvrir d'autres mots.
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Dernière mise à jour de cette page le 03/01/2009

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