Mythes et légendes : nouvelle, dragons et chevaliers

La malédiction de Lydda

« A l'instant Georges monta sur son cheval, et se fortifiant du signe de la croix, il attaque avec audace le dragon qui avançait sur lui : il brandit sa lance avec vigueur, se recommande à Dieu, frappe le monstre avec force et l'abat par terre »

La Légende Dorée - Jacques de Voragine 

 

 

Les vents s'étaient levés tôt ce matin-là, des vents de sud chargés de nuages lourds et menaçants. Lorsque le printemps revenait sur les hauts plateaux, les voyageurs avertis savaient que le souffle du sud était de mauvais augure pour les sept prochains jours, et qu'il était temps de trouver un abri. Netanya l'ignorait : la jeune fille avait passé les vingt années de sa jeune vie dans le confort et la sécurité des palais de son père, plus bas dans la plaine de Lydda. Elle avait entrepris la veille son premier grand périple, bien contre son gré : son père l'envoyait à Akko, loin au-delà des montagnes escarpées qui avaient constitué jusqu'alors les limites de son monde. La grande cité forteresse, perchée sur un éperon rocheux vertigineux, était le siège de la meilleure université de médecine Sham'que du royaume ; c'était là qu'elle devait se rendre pour étudier. Elle bénéficiait pour son long trajet de conditions tout à fait extraordinaires pour le commun des mortels, mais bien trop sommaires pour une jeune princesse trop longtemps protégée des rigueurs du monde ! Le cortège de ses suivants s'étirait sur des centaines de pas et une cohorte entière de cavaliers l'escortaient. Un jour à peine s'était écoulé depuis le départ du cortège et déjà Hystia, sa gouvernante, et Mhal'k, qui commandait l'escorte, avaient dû subir ses réprimandes et se plier aux mille caprices de la jeune princesse. Maintenant que le vent se levait, les choses ne pouvaient qu'empirer... Le milieu de la journée approchait et l'air chaud qui battait en rafales serrées la longue colonne augmentait encore la sensation de sécheresse et d'âpreté du climat aride des hauts plateaux. Protégée dans sa litière richement décorée, Netanya cherchait à tromper son ennui en lisant un des nombreux traités Sham'que de sa bibliothèque. Son royal père ne pouvait se permettre de laisser partir sa fille sans la doter des meilleures armes pour sa réussite. Il l'avait fait pour ses frères aînés lorsqu'ils avaient rejoint l'académie militaire de Tyr en leur donnant des épées et des lances ayant fait la gloire de la famille sur les champs de bataille du passé, ainsi que des armures forgées par les plus habiles artisans du pays.

Bercée par le mouvement chaloupé de son attelage, la jeune femme feuilletait distraitement un ouvrage inestimable. Son pied nu jouait avec un coussin de soie de couleur vive. Son indolence n'était pourtant qu'une façade : elle bouillait de pouvoir sortir, courir, fouler le sol brûlant du désert qui s'annonçait. Le vent lui tournait les sens. Elle se contrôlait pourtant, comme elle l'avait toujours fait depuis sa plus tendre enfance, car elle était fille de roi. Hystia la couvait du regard. Attachée à son service depuis sa naissance, elle savait décoder mieux que quiconque les réactions de Netanya. Sentant son agacement percer dans les mouvements de plus en plus saccadés de sa longue jambe, elle décida de prendre les devants et lui lança avec un savant mélange de déférence et d'ironie :

- Cet ouvrage semble passionnant, votre altesse.

- Que peux-tu en savoir, ma pauvre Hystia, lui répondit Netanya d'un ton peu amène. S'agirait-il d'un livre de cuisine que tu ne ferais pas la différence !

- Je remercie votre altesse de sa bienveillante appréciation de mes capacités, lui renvoya la gouvernante du ton le plus doucereux possible. Puis-je néanmoins me permettre de rappeler à son altesse mes modestes connaissances de la science Sham'que ?

Netanya sentit qu'elle s'engageait sur un terrain glissant. Elle s'était encore laissée prendre au piège par sa gouvernante retorse ! Celle-ci n'avait de cesse de lui montrer que sa naissance ne lui donnait pas tous les droits, et surtout qu'elle ne la rendait pas omnisciente... Hystia était une femme pleine de ressources et la jeune effrontée l'oubliait trop souvent.

- Pardonne-moi, Hystia, murmura-t-elle. Je ne mettais pas en doute tes connaissances. Simplement ce voyage me rend folle. J'ai l'impression qu'il ne finira jamais. Sa voix commençait à trahir la réalité de son humeur. Quand donc ferons-nous une halte ?

- Vous savez bien, votre altesse, que notre brave Mhal'k veut atteindre un relais avant midi pour faire une pause et abreuver les hommes et les bêtes... Avec ce vent qui se lève, je crains que nous n'ayons pris du retard ! Souhaitez-vous que je m'enquière auprès de lui de notre progression ?

- Merci, Hystia, maugréa la princesse. Va donc trouver le capitaine...

Une moue charmante s'était formée sur les lèvres délicatement charnues de la jeune fille. Elle posa son livre et s'allongea de tout son long sur la couchette, étirant son corps endolori. Sa gouvernante se glissa entre les lourdes tentures qui fermaient la litière et partit affronter le souffle brûlant, chargé de sable, qui balayait avec une fureur croissante la route empruntée par le convoi. Les cavaliers qui encadraient l'attelage princier progressaient à grand peine dans les nuages de poussière tourbillonnante. Hystia n'eut pas le courage de partir à la recherche du commandant de la troupe et chargea un écuyer de le convoquer auprès de la princesse : elle regagna au plus vite l'abri de toile. Le silence qui régnait à l'intérieur était étrangement pesant ; l'esprit envahi par les hurlements du vent s'accommodait mal de ce calme soudain. Les deux femmes attendirent le soldat, qui passa bientôt la tête à l'intérieur de la litière, sa longue chevelure noire nimbée d'une aura de sable et de vent. C'était un bel homme, athlétique, dont les yeux sombres reflétaient l'intelligence. Attaché à la garde royale, il avait accompagné le père de Netanya à la guerre lors de la dernière invasion des Ssyth : sa bravoure n'était plus à démontrer, non moins que son habileté au maniement des armes. Toutes ces raisons l'avaient naturellement désigné pour le commandement de l'escorte. Le roi savait aussi qu'il connaissait le pays comme sa poche, l'ayant parcouru sans relâche pour en déloger les fuyards de l'armée Ssyth défaite. C'était justement ce qui le préoccupait au moment où il entra dans la litière de la princesse.

- Que puis-je pour vous, votre Altesse ? interrogea-t-il en s'asseyant face à la jeune fille.

- Capitaine, je souhaite profiter d'une halte que j'espère très prochaine pour marcher un peu. Quand pensez-vous rejoindre notre prochaine étape ?

- Je suis navré, votre Altesse, mais nous avons pris beaucoup de retard. Le vent est de plus en plus fort à mesure que nous quittons l'abri des collines de Kfar... Je crains de devoir faire bifurquer le convoi vers le plus proche village pour y attendre une accalmie.

Son visage dur mais harmonieux exprimait un regret sincère. Hystia y décela sans peine l'attachement du Capitaine à sa jeune protégée - un attachement qui dépassait certainement le simple sens du devoir. Le code du Har était pourtant très strict et l'officier le savait sans nul doute : elle le gratifia d'un regard féroce, qui ne fit qu'accroître la gêne de Mhal'k. La réaction de la princesse le plongea dans l'abattement le plus total : l'idée de perdre un temps précieux en se déroutant lui étant insupportable, elle se mit à hurler contre le soldat, pestant contre son incompétence, son incapacité à prévoir les vents, et le vouant à tous les maux des enfers si il perdait une seule minute... Il pensa argumenter mais le regard noir de la jeune femme, ce regard qu'il connaissait bien maintenant et qui était sans appel, le fit changer d'avis. Résigné il soupira :

- Je vais faire au mieux, votre Altesse, pour continuer à progresser jusqu'au relais. Je tiens quand même à vous mettre en garde de ne pas sortir, car la région que nous traversons est dangereuse...

- Allons, Capitaine Mhal'k ! lui lança, goguenarde, Netanya. Que peut-il m'arriver ? Nous avons une armée autour de nous... Et nous sommes encore sur les terres de mon père : qui s'attaquerait à nous ?

- Qui... ou quoi, Altesse ?

Le sourire de la princesse se figea. Les yeux de l'officier, d'ordinaire si clairs et expressifs, portaient une ombre étrange qui l'inquiéta soudain. Son humeur taquine l'abandonna aussitôt. Hystia, ressentant son malaise, s'approcha d'elle et la serra dans ses bras en lançant un nouveau regard plein de reproches au soldat assis face à elles :

- Quel besoin avez-vous de chercher à effrayer cette enfant ? Avez-vous perdu tout sens de la mesure, Capitaine ?

Cette fois, Mhal'k ne cilla pas : il savait qu'il n'était pas en faute en mettant en garde sa protégée.

- Je ne cherche à effrayer personne, Hystia. Je veux simplement vous faire entendre que certaines parties de notre royaume abritent des menaces bien pires que le vent ou les brigands... Nous approchons des Monts du Drâajh, où sont tapies des bêtes anciennes, venues des temps où les hommes n'étaient que des fétus de paille dispersés et sans force. J'ai vu le mal qu'elles font dans ces régions : tant de villages sont désertés, abandonnés par des paysans terrifiés ! Votre père les a combattues, Princesse, et nombre d'entre elles ont péri par le fer, le feu ou la magie, mais certaines sont malignes et se tapissent dans les entrailles de la terre en attendant que les armées passent.

Les deux femmes le regardaient maintenant avec attention, partagées entre la terreur que leur inspiraient les propos de Mhal'k et une curiosité puissante, l'envie de découvrir quels mystères hantaient ces régions isolées. Il poursuivit sans prêter attention à leur réaction :

- J'ai questionné les caravaniers avant notre départ, et j'ai parcouru les marchés où viennent parfois les quelques bergers qui ont eu le courage de rester sur leurs terres malgré le danger... Sa voix se fit murmure lorsqu'il continua : on m'a raconté qu'une créature encore plus malfaisante sévit maintenant dans les montagnes toutes proches. Une bête repoussante, un immense lézard ailé, aurait élu domicile dans une grotte des environs et dévasterait la campagne, s'attaquant aux troupeaux, chassant bêtes et hommes dans une même frénésie sanguinaire !

- Je croyais que ces... choses ne quittaient pas les contrées désolées du Sud, souffla Netanya dans un soupir.

- Hélas, votre Altesse, je le croyais moi aussi. Sans doute un spécimen se sera égaré dans notre pays pour notre plus grand malheur ! Vous comprenez, si vous connaissez un peu les légendes qui courent sur ces créatures, le danger dans lequel nous nous trouverions si nous nous attardions ici : c'est pour cette raison que je souhaitais gagner l'abri d'un village. Voulez-vous toujours hâter le pas pour gagner le relais ?

Netanya et Hystia se regardèrent, silencieuses et tremblantes. Mais un trait du caractère de la jeune princesse dominait tous les autres : elle était entêtée, et pour rien au monde elle n'aurait affiché la moindre inflexion dans une décision qu'elle avait prise.

- Capitaine, je ne vois pas quelle différence il peut y avoir entre le relais et un village perdu sans une âme qui vive. Nous continuons. Quant à votre... lézard, il ne s'en prendra quand même pas à une aussi forte troupe que la vôtre !

- Bien votre Altesse ! Je vais donner mes ordres.

Sa mine sombre confirma sans ambiguïté qu'il désapprouvait ce choix. Il enroula sa tête dans un large turban qui ne laissait voir que ses yeux et il bondit au-dehors comme un fauve. Les tentures bougèrent à peine, dévoilant le spectacle dantesque de la tempête de sable qui enveloppait le convoi.

Deux heures passèrent. Dans son abri, Netanya ne percevait de la progression de sa litière que les légers balancements provoqués par la démarche chaloupée de l'attelage. Elle ignorait quelle distance ils avaient bien pu parcourir mais elle n'osait plus appeler le Capitaine de l'escorte, de peur d'affronter une nouvelle fois son regard noir. Jetant parfois un coup d'œil à l'extérieur, elle avait vu le vent se renforcer peu à peu et de gros nuages noirs s'amonceler au loin sur leur trajectoire. Tandis qu'elle regardait une nouvelle fois entre les lourdes toiles entourant sa caravane elle vit les premiers éclairs zébrer le ciel, puis de grosses gouttes de pluie s'abattirent sur le convoi. Les hommes et les animaux, harassés par une longue marche, épuisés par leur lutte incessante contre les éléments déchaînés, reçurent cette violente tempête comme le dernier coup de boutoir sur le mur de leur courage. Les premiers à perdre pied furent les civils : muletiers, forgerons, conducteurs d'attelage, marmitons et autres serviteurs n'étaient pas habitués à affronter le danger. Ils avaient entendu les histoires qui circulaient sur les monstres qui hantaient les montagnes et une terreur incontrôlable s'empara d'eux quand la pluie commença à tomber : ils imaginaient que ces créatures étaient aussi versées dans les arts de la sorcellerie et avaient pu déclencher la fureur des éléments. Incapables d'aller plus loin, ils criaient, appelaient à l'aide, hélaient les soldats, quémandant leur protection. Un grand désordre s'installa dans le cortège : la pénombre provoquée par la tempête, le bruit assourdissant du vent, tout contribuait à provoquer une panique incontrôlable. Mhal'k et quelques officiers plus aguerris cherchaient à maintenir l'ordre dans les rangs, mais ils furent bientôt débordés et ce fut le sauve-qui-peut général. Redescendant la longue pente qui serpentait à flanc de montagne, une marée grossissante d'hommes et de montures se rua à l'opposé du ventre menaçant de la tempête, bousculant sur son passage les charrettes, renversant les attelages dont les bêtes hurlantes s'effondraient en contrebas du chemin. Située au centre du cortège, la litière de la princesse ne tarda pas à subir les assauts de cette masse désordonnée. Netanya et sa gouvernante, blotties l'une contre l'autre, n'osaient plus regarder au dehors. Les bruits de tonnerre se mêlaient maintenant aux cris des animaux et aux hurlements des hommes que la terreur rendait fous : ces grondements cataclysmiques enveloppèrent complètement les deux femmes désespérées. Un craquement lugubre retentit à l'avant : l'axe qui retenait l'attelage venait de se rompre.

Loin au-devant de la litière, Mhal'k ignorait tout de la situation de la princesse : cravachant sa monture il galopait en tous sens pour retenir les fuyards, mais son entreprise se révéla vaine. Epuisé, dégoulinant d'une eau sale charriée par les nuages, il s'arrêta sur un petit promontoire qui bordait la piste pour se rendre compte de ce qui se passait en arrière. Le spectacle qu'il découvrit à la lumière intense des éclairs qui se succédaient égalait les pires scènes de batailles qu'il avait vécues : aussi loin que son regard portait dans la pénombre tout n'était que désolation. Des chariots renversés emprisonnaient les bœufs et les mules de leurs attelages, les bêtes hurlaient de peur et de douleur. Çà et là, des soldats tentaient de dégager des hommes pris sous les charges ou blessés dans leur fuite. Quelques cavaliers l'entouraient, le visage fermé, les yeux durs, puisant dans le courage immense gagné au combat pour ne pas céder à la panique. Mhal'k chercha la litière de sa protégée mais il ne la vit pas. Son cœur se serra d'effroi en imaginant le pire, le chariot poussé dans le vide, disloqué, les corps broyés et sans vie... Piqué au vif il éperonna son cheval et partit comme une flèche dans la descente, évitant les obstacles, bondissant au dessus des corps entremêlés des bêtes et des hommes, courant à l'aveugle au travers du rideau de pluie qui noyait le flanc de la colline. En quelques instants il fut au milieu du cortège. Les riches montures de la litière étaient là, figées comme des statues, retenues par l'axe du chariot... mais de celui-ci rien n'était visible sur le chemin. L'officier sauta à bas de son cheval et s'élança vers le bord du précipice. Le gouffre était envahi par la pénombre et il n'en distinguait pas le fond. Après avoir attaché une corde à une charrette renversée près de là, Mhal'k commença à descendre le long de la paroi escarpée. Les éclairs révélaient par moments les contours fantomatiques des rochers et des maigres arbustes qui s'y accrochaient. Sa vue s'adapta peu à peu à l'obscurité et il aperçut la carcasse démembrée du grand chariot qui avait transporté la princesse Netanya. Abandonnant toute prudence il se précipita en bas, glissant le long de la corde qui lui brûlait les mains. Alors qu'il arrivait à quelques mètres à peine de l'amas de bois et de tissu, il ressentit un choc violent dans son dos : le souffle coupé, il ne put garder sa prise sur la corde et il fût projeté dans le vide. Incapable de s'orienter dans le noir, il lança ses mains en avant pour tenter de se protéger dans sa chute. Il s'écrasa lourdement au sol et la douleur l'envahit. À demi inconscient, incapable de bouger, il perçut comme dans un rêve un mouvement au-dessus de lui. Tandis que la vie le quittait lentement, il distingua une forme immense qui le recouvrait de son ombre... Deux yeux brillants d'une lueur malsaine l'observaient. Il ressentit un froid intense et des griffes invisibles saisirent son âme qui s'effilochait, l'emportant vers les contrées obscures de la mort.

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Dernière mise à jour de cette page le 14/04/2010

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