Mythes et légendes : nouvelle, dragons et chevaliers

 La malédiction de Lydda - suite et fin

La patrouille passa les portes de Lydda dans un nuage de poussière. Douze hommes, dix-huit chevaux. Tous les passants s'arrêtèrent pour les regarder filer comme le vent dans la rue principale qui menait au palais. Au cœur du maelstrom soulevé par les montures, ils ne virent que furtivement les visages fermés des soldats. Cela suffit pour déclencher d'innombrables conversations, inquiètes, tendues. Tout indiquait qu'ils revenaient avec de bien mauvaises nouvelles. Lydda n'avait pas besoin de mauvaises nouvelles. Depuis plus d'une semaine, depuis le retour de la caravane de la princesse Netanya, tous les habitants étaient paralysés par la terreur que leur inspirait la créature qui avait anéanti le convoi, fracassant ses chariots, blessant et tuant leurs concitoyens. Ils craignaient de voir le monstre apparaître au-dessus d'eux et s'abattre sur les murailles et les demeures, invincible ; les mines sombres des soldats qui venaient de rentrer ne firent rien pour les rassurer.

À la tête des cavaliers se trouvait l'officier qui s'était précipité dans le ravin pour secourir Netanya : Hasdrubal avait été l'ami de Mhal'k et la disparition de ce dernier l'avait anéanti. Il s'était immédiatement porté volontaire pour retourner dans les montagnes et traquer le dragon. Sa valeur au combat était connue et le Roi lui-même lui avait confié la mission de retrouver le monstre et de chercher à l'abattre. La veille, après une chevauchée sans embûche vers les monts du Drâajh, il avait conduit sa troupe de quarante soldats sur la route empruntée auparavant par le convoi de la Princesse. Il espérait remonter la piste de la créature et trouver son antre. Il comptait sur l'habileté de ses archers et la force de ses épées pour abattre la bête. Hélas, sa puissance leur était par trop supérieure : surgissant des cieux dans un hurlement terrifiant, le dragon s'était jeté au milieu de sa troupe, abattant hommes et chevaux de ses griffes acérées, déchirant les corps de ses crocs luisants. Passé le premier moment de surprise, ses hommes s'étaient ressaisis et avaient tenté de faire face, tirant sur lui avec leurs arcs, mais les flèches ricochaient sur sa carapace. Hasdrubal s'était alors élancé vers lui, l'épée levée, mais le monstre avait pris son envol pour l'esquiver. Il s'était posé sur un rocher surplombant la route et avait poussé un nouveau cri horrible. Les Lyddiens avaient à grand peine maintenu leurs chevaux. Le dragon s'était immobilisé, se figeant comme une statue sur son roc, et sa voix magique avait résonné dans l'esprit d'Hasdrubal. Terrifié par le pouvoir maléfique de la créature, il n'avait pu qu'écouter :

- Toi qui commandes ces humains misérables, je t'offre une chance de sauver ceux qui restent. Je vous laisserai aller en paix à la condition que tu portes un message au roi des hommes dans la plaine : dis-lui que je veux la Reine qui se trouvait dans le cortège que vous avez envoyé sur mes terres. Dis-lui que j'ai tari les sources qui portent l'eau à votre cité et que je ne les libèrerai qu'au moment où elle sera auprès de moi. Avant la fin de la lune, si je n'ai pas eu satisfaction, j'avancerai vers votre cité et ferai un grand massacre de votre peuple. Dis-lui enfin qu'il est inutile d'envoyer à la mort ses soldats... J'attendrai ici. Partez maintenant !

Tremblant de tous ses membres, Hasdrubal avait empoigné les reines de son cheval et était parti au galop vers Lydda, entraînant derrière lui les survivants de son escouade. Ne sachant s'il avait été le seul à entendre les exigences du dragon, il avait gardé le silence sur le chemin du retour.

À l'approche du palais, il ressentit une vive appréhension. Comment son message allait-il être reçu, alors qu'il avait échoué dans sa mission ? Tandis qu'un chambellan l'introduisait dans l'antichambre de la salle de réception du Roi, l'officier cherchait la meilleure façon de présenter son rapport. Le Roi avait insisté avant son départ : il ne devait prendre ses ordres et rendre compte de ses actes qu'auprès du souverain. Hasdrubal savait que les généraux étaient en train de rassembler les armées pour mener une attaque de grande ampleur contre le monstre, et que sa mission visait surtout à localiser le dragon, mais il aurait voulu revenir auprès de son maître avec de meilleures nouvelles ! Il patientait depuis quelques minutes à peine quand la grande porte s'ouvrit. Il s'avança, droit et fier de l'honneur qui lui était fait de paraître devant son Roi. Il avait déjà fréquenté le Palais mais il était toujours impressionné devant la beauté des vastes salles richement décorées, des statues des anciens rois, des tapis figurant les scènes de la vie des Dieux et des Déesses de Lydda. En face de lui, le Roi était assis sur son trône, penché en avant avec les coudes appuyés sur ses genoux dans une posture qui cachait mal son anxiété et son impatience. Le jeune officier remarqua également que la salle était déserte : le monarque voulait être seul informé du résultat de l'expédition. On l'avait averti que le retour d'Hasdrubal ne présageait rien de bon. Il fit un geste impérieux vers le soldat pour l'engager à parler. Celui-ci s'inclina profondément devant son maître et lui fit un récit très détaillé des évènements, qu'il termina par les terribles phrases que le dragon avait projetées dans son esprit au moyen d'une magie noire qu'il ne pouvait comprendre. Le Roi de Lydda ferma les yeux. Il n'avait pas réellement espéré qu'une escouade de cavaliers, même parmi les plus vaillants, puisse venir à bout de la créature qui hantait les monts du Drâajh. Son objectif était de donner le change, de montrer qu'on pouvait réagir et ainsi rassurer la population en attendant que ses armées se regroupent pour aller affronter le monstre. Il ne s'attendait pas à ce que le dragon envoie un message et celui qu'il venait d'entendre lui glaçait le sang ! Pourquoi donc voulait-il sa fille ? Il avait failli provoquer sa mort, cela ne lui suffisait donc pas qu'elle en ait réchappé par miracle ? Il avait conscience qu'Hasdrubal le regardait et que ses réactions comptaient beaucoup pour le jeune homme. Il ne pouvait se permettre de l'inquiéter... Il ouvrit les yeux et se redressa, affectant une assurance et une majesté qu'il savait n'être qu'une façade. Il déclara d'une voix forte :

- Jeune Hasdrubal, tu as fait preuve de courage. Tu as conduit tes hommes au combat et vous avez affronté un ennemi bien plus fort que vous. Tu m'as bien servi. Sache que le message que tu me rapportes me touche et provoque en moi des inquiétudes bien naturelles pour un père. Pourtant, nous nous devons de protéger nos familles : en tant que père et en tant que Roi de Lydda, je ne peux céder aux exigences incroyables de cette créature maléfique. Avant la fin de la lune, nos armées seront prêtes et si le dragon nous attaque nous saurons le recevoir ! Mes meilleurs mages prépareront les armes convenables pour l'abattre et leur science nous renforcera et sapera ses forces. Sois confiant, et rejoins maintenant tes camarades pour leur porter ma parole et félicite-les pour leur bravoure !

Ayant vu ressortir Hasdrubal de la salle de réception, Netanya s'engouffra par la porte et trouva son père rongé par les doutes et l'inquiétude, les yeux dans le vague comme perdus dans la contemplation des futurs champs de bataille. Elle s'approcha lentement de lui et déposa un tendre baiser sur le front soucieux du Roi. Sortant de sa torpeur il lui sourit et la prit dans ses bras, la pressant sur son cœur comme aux temps lointains où elle accourait vers lui, petite fille remplie de gaieté et d'espièglerie. Elle n'avait plus sept ans et bien qu'elle fût encore jeune et peu rompue à la lecture des sentiments humains, elle n'eut aucun mal à deviner que de graves évènements pesaient sur l'âme de son père. Prenant ses deux bras encore puissants dans ses mains si douces et légères, elle plongea ses yeux d'or dans l'eau claire de ceux du Roi et l'interrogea :

- Que t'a dit Hasdrubal ? Il a trouvé le dragon ? L'a-t-il combattu ? Tué peut-être ?

- Ma fille, tu es bien curieuse et je te comprends : il doit te tarder de voir jetée à tes pieds la dépouille de ce monstre infâme qui t'a causé tant de tort ! Hélas, si Hasdrubal et ses hommes ont bien trouvé la créature, ils n'ont pu l'abattre.

- Par les Dieux ! s'écria Netanya. Il vit donc encore.

Ignorant ce qu'il en était des sentiments troublés de sa fille, le Roi prit cette dernière réaction pour un cri de désespoir quand il s'agissait en fait d'un soupir de soulagement. Il n'osait lui faire part du message rapporté par Hasdrubal, craignant de la plonger plus encore dans la terreur. Comme elle le pressait de lui en dire plus, il céda et lui avoua l'horrible chantage dont ils étaient victimes, puis lança :

- Pourquoi ce monstre s'en prend-il ainsi à notre famille, ajouta-t-il devant le silence interloqué de la princesse. Quelle rage démoniaque l'habite pour qu'il veuille m'ôter la chair de ma chair, mon bien le plus précieux, ma fille chérie ?

- Je ne le sais, mon père, lui répondit la jeune fille en baissant les yeux.

- Ne t'inquiète donc pas mon enfant ! Jamais il ne s'approchera de toi et si le royaume entier ne devait être que ruines je serai le dernier rempart devant toi pour te protéger...

- Mon père, vous ne devez pas sacrifier votre peuple à votre fille ! Comment pourrais-je supporter la mort d'un seul de vos soldats pour empêcher que moi seule courre le risque de me rendre auprès du monstre ? Combien de familles éplorées et de maisons incendiées, et de champs fertiles transformés en désert faudra-t-il pour arrêter un démon si puissant ? Je ne peux le concevoir. Je vois bien votre trouble à ces mots si désespérés. Je connais votre bravoure et je sais que vous feriez la guerre pendant cent ans plutôt que de m'abandonner ! Hélas je ne mérite pas cela...

- Tais-toi !

Le cri de rage du souverain se perdit dans les échos de la vaste salle encore déserte. Ses yeux lançaient des éclairs et ses bras s'agitaient, frappant des ennemis imaginaires. Netanya ne put retenir ses larmes devant l'affliction de son père. Elle voulait le rassurer sur son sort, lui dire qu'elle ne subirait aucun mal de la part du dragon, mais il eût fallu pour cela qu'elle lui dévoile la vérité de ses relations avec la bête et elle ne put s'y résoudre : il était inconcevable qu'elle eût un amant, que dire si celui-ci était un monstre inhumain ! Marchant de long en large, le Roi ne cessait de proférer des menaces contre toute créature qui oserait s'approcher de sa fille, il promettait mille morts par le fer et par la magie, rien ne l'arrêterait... La princesse se laissa tomber sur le sol, secouée de lourds sanglots. Cela seul parvint à calmer son père qui s'agenouilla près d'elle et prit sa tête contre son sein, la caressant, la berçant doucement. De longues minutes passèrent ainsi avant que le calme ne revienne dans leurs cœurs déchirés. Leurs traits si semblables étaient brouillés de douleur et d'amertume mais unis dans l'amour qu'ils se portaient ; les rides du patriarche semblaient s'être creusées tandis que le visage parfait de la jeune fille s'empourprait comme un bouton de rose sur le point d'éclore. Le premier le père s'adressa à sa fille, d'un ton encore vibrant d'émotion :

- Ma fille, ton cœur est noble ! J'entends que tu es prête au plus grand des sacrifices pour épargner à ton peuple des souffrances qu'il n'a pas recherchées. En cela tu es digne des plus grandes reines et ma fierté est immense. Je ne peux cependant me résoudre à t'abandonner aux griffes de cette bête maléfique. Nous avons un peu de temps avant la fin de cette lune et nous devons toi et moi réfléchir posément, consulter les oracles et les prêtres de nos temples, avant d'arrêter une décision...

- Bien mon père. Qu'il en soit fait selon votre volonté.

Au fond de son âme, Netanya savait en prononçant ces mots qu'il n'existait aucune force sur terre qui put lui faire changer d'avis. Elle n'en dit rien, cherchant tout d'abord à apaiser les souffrances de son père. Quand ils furent remis de leurs emportements, ils partagèrent une coupe de vin et appelèrent enfin les courtisans et les conseillers qui avaient été tenus à l'écart. De longs débats allaient s'engager, dont le terme était gravé dans la course des astres : à la nouvelle lune, le dragon mettrait sa menace à exécution, s'abattrait sur la cité et la raserait jusqu'au sol s'il n'obtenait satisfaction !

 

Georg avait parcouru au petit trot les dernières lieues qui le séparaient de la frontière de Lydda. Son voyage n'avait que trop duré et il se refusait à perdre encore du temps. Il était d'autant plus anxieux qu'il n'avait reçu aucune nouvelle depuis qu'il avait croisé Ibn Gh'zi. Il craignait aussi que son choix soit interprété comme un acte de désobéissance par ses supérieurs, bien qu'il eût agi dans l'intérêt de l'Empire. Ses dernières nuits n'avaient pas été sereines et la fatigue commençait à le gagner tandis qu'il approchait de la tour de guet postée sur une petite colline, en bordure de la piste du Nord. Il supposait qu'on l'avait repéré depuis longtemps car il voyait des silhouettes s'agiter en haut de la tour. Il fit halte à une distance respectueuse et mit pied à terre, attendant qu'on vienne à sa rencontre. Cela ne tarda pas : deux soldats passèrent la tête aux créneaux, leurs arcs bandés et pointés sur le jeune homme, tandis qu'un troisième, un officier, sortait de la tour et s'avançait vers lui. C'était un homme de haute stature d'une quarantaine d'années. Son visage hâlé portait quelques marques de combats et sa démarche souple et assurée laissait supposer une grande puissance. Ses yeux sombres, un peu écartés et en amande, l'associaient sans trop de doute aux peuples de l'Orient qui constituaient la majeure partie de la population de Lydda. Il se planta devant Georg, qu'il dominait d'une bonne tête, et lui demanda plutôt poliment de décliner la raison de sa venue, ce que fit le jeune homme. À l'évocation du nom d'Ibn Gh'zi, le sergent se détendit visiblement :

- J'ai vu le messager avant qu'il ne passe nos frontières. C'est un homme sûr qui a la confiance du Roi. Quel dommage que vous n'ayez pu le renseigner ! Je crains que l'aide de l'Empire ne nous soit nécessaire pour vaincre le fléau qui s'abat sur nous.

- Ce qu'il m'en a dit a tout pour m'en convaincre également. Je n'ai pu me résoudre à poursuivre ma mission en sachant que mon aide pouvait être utile auprès des Lyddiens. Je suis seul, certes, mais je compte mettre ma force et mes armes au service de votre roi en attendant que d'autres hommes vous soient envoyés. J'espère que vous me laisserez aller, Sergent ?

- Bien sûr... Entrons dans la tour, voulez-vous, je vous établirai un sauf-conduit qui vous permettra de circuler dans le royaume et de rejoindre le Roi. Votre aide sera sûrement la bienvenue : aux dernières nouvelles, tous les hommes en armes sont appelés à Lydda et l'armée s'apprête à marcher sur les monts du Drâajh où se terre la créature.

- Alors hâtons-nous ! Je m'en voudrais de ne pas les trouver à temps.

Quelques minutes plus tard, Georg quittait la tour de guet sur la piste qui menait à la capitale du royaume. Le sergent l'ayant assuré qu'une bonne journée de voyage lui suffirait pour l'atteindre, le jeune chevalier ne ménagea pas sa monture et tandis que les derniers rayons du soleil peignaient d'or les vallées fertiles il aperçut enfin les murailles de Lydda. Lorsqu'il put enfin entrer dans le palais du roi, il ressentit immédiatement une ambiance bien différente de l'agitation qu'il avait rencontrée à l'extérieur de la ville et jusque dans la forteresse. Ici, point d'allées et venues fébriles comme on en voyait parmi les peuples qui se préparent à la guerre. Il fut d'abord surpris de ne croiser que très peu de personnes tandis qu'il arpentait les longs couloirs à la suite d'un chambellan qui le conduisait au roi. Le palais lui sembla plongé dans la torpeur et il en éprouva de l'inquiétude : le chef des armées doit donner à tous l'énergie et la force, communiquer son courage... Si ce Roi ne montrait pas sa détermination, il y avait fort à parier que ses hommes ne seraient pas aussi vaillants, et même son peuple pouvait s'effrayer. Il avait vu des cités naguère puissantes s'effondrer par la faute de leurs maîtres qui avaient perdu leur ardeur et leur volonté pour se vautrer dans les richesses et les plaisirs ! Son impatience ne fit que croître à l'idée que les mêmes malheurs pouvaient frapper les Lyddiens et l'emporter par la même occasion. L'homme qui le précédait marchait d'un pas mesuré : le vieux dignitaire avait été appelé par la sentinelle quand Georg avait montré son sauf-conduit ; en voyant le message et la livrée impériale que portait le jeune homme, il avait immédiatement fait demander audience au Roi par un jeune page qui avait filé ventre à terre. Le chambellan donnait certainement par sa démarche le temps au gamin d'atteindre le Roi et de le prévenir ! Georg aurait préféré suivre l'enfant à la course et savoir enfin ce qui se passait : le vieux serviteur ne lui en avait pas touché mot. Ils arrivèrent enfin de leur pas lent et solennel devant une lourde porte de bois dont les clous dorés jetaient un éclat intense dans le couloir. La salle du trône, enfin ! pensa Georg. Le vieil homme frappa et l'introduisit immédiatement dans une grande pièce richement décorée où flambaient de nombreuses torches. Le Roi l'attendait, marchant de long en large au pied de son trône. C'était un homme un peu âgé mais qui conservait une belle prestance. Il n'était pas très grand mais on percevait une grande puissance dans sa forte musculature. Ses traits énergiques et son regard d'un bleu d'acier touchaient immédiatement le visiteur. Les doutes de Georg s'évanouirent : il se trouvait face à un monarque qui en imposait, un homme qui ne se laisserait pas aller au découragement ou aux bassesses avilissantes de la paresse ou de la luxure. À peine fut-il arrivé à deux mètres de lui que le Roi de Lydda lui fit face, interrompant son va et vient monotone et soucieux :

- Je vous salue, jeune chevalier de l'Empire. Êtes-vous seul comme on me l'annonce où conduisez vous à votre suite une armée entière ?

- Messire, répondit Georg en s'agenouillant respectueusement, je ne peux mettre que mon bras et mon courage à votre service ! J'étais en route pour Alep lorsque j'ai croisé l'un de vos messagers. Ce qu'il m'a décrit m'a causé un tel trouble que je n'ai pu me résoudre à poursuivre ma mission : j'espère que mon Empereur me pardonnera cet écart, que je n'ai commis que pour hâter l'aide de ses armées à un de ses alliés en danger !

- Maudits soient les Dieux ! lança le Roi dans un grognement rauque. Votre aide est la bienvenue, jeune homme, mais fussiez-vous le meilleur combattant entre les deux Océans que votre force ne suffirait pas à rompre la malédiction qui nous frappe... Dieux cruels, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Pourquoi ce monstre est-il venu me prendre mon trésor le plus précieux ?

Cet homme au port si altier, dont le bras n'avait jamais tremblé dans les batailles les plus sauvages, ce Roi puissant qui commandait à des milliers de soldats tomba soudain à genoux, rampant presque aux côtés de Georg, médusé.

- Sire, parvint-il à murmurer, quelle que soit la menace qui vous guette, vous devez garder espoir ! J'ai traversé votre pays, j'ai vu vos armées qui se rassemblent, j'ai entendu votre peuple amassé autour de la forteresse : tous sont prêts au combat. Ils ont eu vent des malheurs causés par ce dragon maléfique et pourtant ils se pressent pour vous servir et donner leur vie dans la lutte ! J'ai franchi des montagnes et des fleuves pour vous rejoindre et vous offrir le soutien de mes armes... L'espoir doit demeurer.

- Allons, jeune fou - la voix du Roi était un sourd sanglot étouffé - que peut-on faire ? Il me l'a prise. Il a pris ma fille ! Tu ne comprends donc pas ? Il ne veut rien d'autre que le joyau le plus précieux de ma couronne : ma douce fille Netanya qu'il a failli tuer en effondrant sur elle la montagne entière, il l'a demandée en rançon... Il se tût un instant avant de reprendre dans un hurlement de rage impuissante : et elle est partie ! Comment ai-je pu me laisser convaincre ?

- Que voulez-vous dire ? Elle s'est sacrifiée pour vous ?

- Hélas oui. Cette âme si forte est aussi généreuse ! Dieux ! Pourquoi l'avez-vous dotée de cette noblesse d'esprit ? Pourquoi n'est-elle pas une simple jeune fille comme le sont les enfants de son âge, courant les fêtes, cherchant les faveurs des galants ? Las : elle avait pris sa décision à l'instant où je lui ai annoncé l'ignoble chantage de la bête ! Rien n'y a fait...

Le Roi de Lydda, effondré de douleur, pleurant sur l'épaule de Georg qu'il connaissait à peine, reprit peu à peu ses esprits et se releva avec l'aide du jeune homme. Il le regarda et ses yeux d'acier trempé étaient secs à nouveau quand il lui dit :

- Chevalier, vous seriez le bienvenu pour aller vous battre, s'il y avait encore une raison de le faire. À l'heure qu'il est ma Netanya a dû parvenir au repaire de ce monstre. Qui sait, peut-être n'est-elle déjà plus au moment où nous parlons ! Que peut vouloir cette créature des ténèbres à une jeune fille sans défense ? Je suis à la torture depuis son départ !

- Ô mon Roi, acceptez au moins, si je ne peux combattre, que je courre à cette montagne où le dragon se terre, afin que je voie ce qu'il est advenu de votre fille et que je vous en rende compte. Je ne peux croire que tout est perdu. Ma nature, mon âme, se révoltent à l'idée d'abandonner une lutte qui n'a pas commencé ! Si elle vit sous la coupe du monstre, il restera l'espoir qu'une armée la délivre. Si je ne trouve que sa dépouille, je tuerai de mes mains l'auteur de ce crime innommable et je vous rapporterai son corps afin qu'elle repose parmi les siens et non sur une lande désolée battue par les vents !

- Allons ! Quarante de mes meilleurs soldats ont été taillés en pièce par le monstre. Ceux qui sont revenus ne doivent leur salut qu'à sa volonté de m'adresser un message... Et toi seul tu affronterais le dragon ? Allons, te crois-tu protégé par une force surnaturelle, ou es-tu un simple d'esprit ?

- Ni l'un ni l'autre, mais je ne suis ni un lâche pour attendre en pleurant, ni un couard pour tomber sans me battre !

Le Roi, piqué au vif, le saisit par sa tunique et le tira vers lui jusqu'à ce que leurs têtes se touchent. Georg vit du coin de l'œil que son autre main s'était portée sur la garde de son épée. Il soutint pourtant son regard avec l'assurance que lui donnaient sa jeunesse et aussi la foi dans la justesse de son offre. Pendant quelques instants, le souverain de Lydda le tint ainsi tout près de lui, les muscles tremblants et les yeux chargés de rage. Puis il baissa le regard et le relâcha. Abattu, il alla s'écrouler sur son trône qui parut soudain bien trop grand pour lui.

- Est-il possible que tu aies raison, chevalier ? Ai-je abandonné trop vite tout espoir ? Ma douleur est trop grande et obscurcit ma raison... Où donc trouves-tu la force d'espérer ?

- Elle est en moi, Sire, et elle me vient de mon Dieu. Je vous montre la confiance absolue que j'ai en vous en vous révélant que je suis adepte de la Vraie Foi et du Dieu Unique. Lui seul me guide sur le chemin de la justice. Lui seul me montre la voie de la sagesse. Lui seul me donne l'espérance infinie dans la valeur des hommes !

- N'aies crainte ! Je ne dévoilerai pas ton secret. Je m'étonne que les tiens ne soient pas plus nombreux car ta détermination paraît sans faille... Allons, nous n'avons que trop parlé. Je suis brisé par cette épreuve, alors que j'ai surmonté toutes les luttes et les souffrances de la vie. Puisque tu as de l'espoir pour deux, je vais te faire confiance... J'accepte ton offre. Va prendre un peu de repos : on va te conduire dans une chambre où tu pourras manger, boire, et te remettre des fatigues de ton long voyage. Je vais faire préparer un équipement digne de la mission que tu vas accomplir.

- Sire, merci pour votre confiance. Je ne faillirai pas !

Georg se retira et fut conduit dans une des nombreuses chambres d'hôtes du palais et peu de temps après des serviteurs lui apportèrent de la nourriture, des carafes de vin et d'eau fraîche. On le traita avec beaucoup d'égards et il comprit bientôt que le Roi avait parlé de sa future mission à tout son entourage. Il se rendit ainsi compte de l'attachement de tout le peuple à son souverain, et sûrement aussi à la jeune princesse. On ne tarda pas à venir le chercher et à le ramener dans la grande salle où le Roi l'avait reçu. Une foule importante s'y trouvait maintenant : des notables, si l'on pouvait en juger par leurs riches tenues, des officiers aussi, qui le toisaient sans ménagement, de nombreux serviteurs dont les allées et venues créaient un murmure incessant. Il remarqua aussi vers le fond un groupe compact d'hommes aux tenues étranges et bigarrées qui semblaient plongés dans une discussion assez animée. Dans le brouhaha ambiant, il n'en comprenait pas le sens, mais en approchant du trône il parvint à distinguer sur plusieurs d'entre eux des amulettes, d'autres portant de longs bâtons sculptés ornés de gemmes dont les éclats flamboyaient à la lueur des torches. Il devait s'agir des mages de Roi, de ses meilleurs sorciers... Georg se méfiait instinctivement de ce genre de personnages. Dans les lointaines contrées d'où il venait, ces hommes influents étaient souvent les plus acharnés des ennemis de la Vraie Foi. Il se sentit très vite mal à l'aise : autant il avait été libre devant le Roi seul, autant il redoutait maintenant de s'exprimer devant cette cour prestigieuse dont il pressentait l'hostilité. Il fut un peu rassuré lorsque le Roi lui sourit et lui fit signe d'approcher. Le vieil homme le prit par l'épaule avec bienveillance et, sur un signe de lui, un page fit résonner une cloche. Le silence se fit dans l'assemblée. Le Roi prit la parole et sa voix claire et assurée fit s'évanouir les doutes du jeune chevalier :

- Mes chers amis, mes fidèles serviteurs, écoutez-moi. Voici le Chevalier Georg, Capitaine des Monts d'Hattusa, au service de l'Empereur. Il s'est présenté à moi aujourd'hui pour m'offrir ses services. Malgré le désespoir qui m'accable et les craintes immenses que nous cause à tous l'ignoble créature qui hante nos montagnes du Drâajh, il a su me faire entrevoir la lumière qui vacille au fond des ténèbres. Tant qu'il reste une flammèche à la bougie, elle n'est pas éteinte ! Aussi, je lui confie la mission suivante : qu'il rejoigne au plus vite les monts maudits et recherche l'antre du dragon, et qu'il me rapporte des nouvelles de ma fille Netanya, que les Dieux la protègent !

- Sire, reprit Georg d'une voix où perçait son manque d'assurance, je vous remercie de la confiance que vous me témoignez et je saurai m'en montrer digne.

- Jeune et vaillant soldat, pour accomplir ta mission tu recevras la lance d'Ashkelon dont la force n'a jamais faibli dans les batailles où elle a accompagné mes ancêtres, et un bouclier aux armes de Lydda. Va maintenant et hâte-toi !

Georg, trop heureux d'échapper aux regards sceptiques des conseillers du Roi, suivit aussitôt le page qui devait le conduire et sortit de la grande salle dont les bruissements reprirent de plus belle. Le pressant dans les longs couloirs du palais, il courait presque lorsqu'ils débouchèrent sur une esplanade où l'attendait son cheval tout harnaché. On l'aida à s'équiper : son armure avait été nettoyée et réparée et une somptueuse tunique avait été préparée pour lui. Il prit ensuite la magnifique lance d'Ashkelon, long épieu terminé par une pointe de l'acier le plus pur, ainsi que le bouclier aux armes de Lydda, léger et résistant. Lorsqu'il fut à cheval, ses assistants ajustèrent son équipement et lui tendirent son casque. Ainsi paré et équipé, on l'aurait cru le plus noble et le plus puissant des chevaliers du royaume et tous le regardèrent avec admiration. Un écuyer le guida vers la sortie de la ville et l'accompagna sur la route des montagnes du Drâajh, le laissant bientôt poursuivre seul son périlleux voyage. 

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Dernière mise à jour de cette page le 23/12/2009

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