Le chemin.
Il est là, au fond du jardin. Je le connais si bien et pourtant je le redoute... Çà fait rire les grands : ils me poussent, m'encouragent, mais je sens bien qu'ils ne comprennent pas ! Ils n'ont peur de rien, eux. Moi je n'y peux rien, j'ai peur.
Il fait grand jour et le soleil chatouille la cime des chênes, tout là-haut, sous le regard d'un nuage blanc perdu dans tout ce bleu. C'est l'été. Là, dans l'ombre fraîche des arbres, je le distingue mal car mes yeux se plissent dans la lumière. Je m'en approche doucement. J'entends les filles qui ont filé à vélo en riant, sachant que j'aurais du mal à les suivre... Elles sont bêtes quand elles font çà ! Une nouvelle fois je m'avance vers lui : cette fois-là sera la bonne ; je le regarde, tout près maintenant. Sur la gauche les grands chênes m'observent, immobiles dans l'air si calme. Sur la droite il y a des buissons ; je ne sais pas les noms de toutes ces herbes, plantes et arbustes qui s'accrochent entre eux et montent plus haut que ma tête. Çà fait comme un tunnel, assez large pour qu'on passe à deux... mais pas à vélo, sinon gare aux chutes ! Et lui il est là-dessous, le chemin qui me fait tant peur. Quand je le vois, caché par les ombres ébouriffées, ma tête se remplit d'images terribles des monstres qui se cachent dans les grottes et la nuit, les loups-garous, les vampires et les guerriers morts qui viennent chercher les enfants. Il n'est pas très long, pourtant. Tout au fond je vois même la lumière du soleil qui cogne de vielles souches et des pierres. Si je fonce, je serai de l'autre côté du tunnel en dix secondes... même pas ! Non, pas cette fois. Les filles vont rire, mais tant pis, je préfère rentrer. Et puis il fait frais dans la maison, c'est mieux que de courir les chemins sous le soleil.
À l'automne, les chênes et les buissons font moins les fiers. Ils ont l'air bête sans leurs feuilles. Il fait un peu froid et le vent les secoue : bien fait ! Je suis allé faire du vélo, de l'autre côté de la maison. Je pourrais bien aller me balader, là-bas tout au bout du jardin. De gros nuages gris cachent le soleil de novembre. Lorsque je m'approche du chemin, je vois bien qu'il a changé depuis l'été : finis les bourdonnements des insectes, les fils des araignées qui accrochent les rayons du soleil et la terre bien dure et desséchée. Voilà la pluie, la boue, les tapis de feuilles mortes et les grattements affolés des oiseaux dans le sous-bois. L'ombre est moins forte cette fois. Mais le vent qui glisse en sifflant dans les branches lance dans ma tête des images de trolls et de sorcières ! Çà doit être l'heure de goûter ; je vais rentrer.
Passé l'hiver et ses après-midi glacés, caché derrière les carreaux et blotti dans le canapé, voilà que revient le printemps. Il y a des oiseaux partout, des mésanges, des rouges-gorges, des geais, des merles, et plein d'autres que je ne connais pas. On peut aller jouer dehors, courir dans le pré, inventer des histoires dans la cabane et foncer sur les chemins à vélo. Là-bas, au fond du jardin, il est toujours là mon petit chemin qui me fait peur. Il a repris des couleurs dans l'air doux du mois de mai : des feuilles vert tendre, quelques fleurs dans les buissons, et la lumière qui revient, tout au bout du tunnel. Cet après-midi il fait presque chaud, je m'en approche à nouveau. Il n'a pas changé ! Dès que je le regarde, mon esprit s'enflamme et j'aperçois dans le fond, prêts à bondir, des faunes sauvages et des fées malicieuses qui me font un peu trembler. Pourtant il y a quelque chose de différent... Est-ce l'air, la lumière ou les odeurs du printemps ? Ou bien est-ce moi ? J'ai presque envie d'aller voir, tout là-bas au fond de cette grotte de verdure où sont tapis les mystères. Oui. Je crois que cette fois je vais y aller. Je m'avance doucement et je dépasse les premiers fourrés... Le parfum du sous-bois est envahi de craquements et de petits chants d'insectes, et le sol encore meuble des pluies d'avril plie doucement sous mes pas. Je marche sur le chemin avec la force des lions et des soldats des légendes et je vois dans les recoins encore obscurs des buissons des farfadets pleins d'admiration et des créatures plus étranges encore qui reculent en murmurant : « Mais quel est ce nouveau Roi qui s'avance, si fier ? Quel est ce héros sur le chemin ? »
Je souris, m'élance, et m'envole vers l'aventure !
1. Jo Le 17/02/2009 à 15:44
2. faty Le 17/06/2009 à 14:16
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