Récit humoristique, légende porcine

Porc story

 

« L'homme a la conscience d'être Dieu, et il a raison, puisque Dieu est en lui. Il a conscience d'être un cochon et il a également raison parce que le cochon est en lui. Mais il se trompe cruellement quand il prend le cochon pour un Dieu. » Léon Tolstoï - Journal intime

 Il est dans le règne animal, un être d'exception, presque mythique. Parfois imité, jamais égalé, il domine les autres espèces par son physique gracieux et racé autant que par son intelligence remarquable. Le cochon, car c'est de lui qu'il s'agit, représente en effet l'aboutissement de millénaires d'évolution soigneuse qui ont abouti à cette perfection incarnée.

Revenons donc aux temps lointains et mystérieux qui ont vu la naissance de l'ancêtre de cette bête. Replongeons dans cette ambiance étouffante, cette jungle oppressante remplie à ras bord d'une vie grouillante, regorgeant de dangers aux formes aussi variées que l'insecte insignifiant et le tricératops hargneux. Là, dans les sous-bois touffus, vivait un animal fragile et craintif, menant une existence précaire. Ce mammifère primitif, quadrupède cloué au sol par sa lourdeur et se nourrissant de tout végétal passant à sa portée, n'avait que des prédateurs. La tragédie aurait bien pu tourner court avec l'extinction de l'espèce si cet ancêtre de notre auguste porcin n'avait pas développé une intelligence hors du commun, caractéristique qui se remarque encore aujourd'hui dans l'éclat vif de la prunelle de tout cochon, même le moins bien né.

On raconte ainsi, le soir à la veillée, lorsque cochons, truies et petits sont réunis, moult anecdotes sur les déboires de ce lointain ancêtre. Un jour, par exemple, une famille fouissait paisiblement dans un sous-bois à la recherche d'une pitance convenable - car le porcin est gourmet - insouciante des dangers de ce monde cruel. Ces animaux, bien plus robustes et grossiers que le plus rude de nos sangliers contemporains, recherchaient dans le sol, au pied des arbres, des baies, des fruits et autres aliments. Un tyrannosaure1 qui passait près de là entendit les joyeux ébats de cette troupe innocente. Bien qu'appartenant à une espèce en voie de disparition, le tyrannosaure s'accrochait à la vie avec l'énergie du désespoir, cherchant sans relâche une femelle afin de ... perpétuer sa race. Après sa longue marche, ce monstre, aux dents aussi longues que les griffes et aussi aiguisées que l'appétit, était à l'affût du moindre morceau de chair fraîche. Aussi lorsqu'il entendit ces bruits révélateurs de viande sur pattes, son sang ne fit qu'un tour, ce qui prit tout de même quelques minutes. Se retenant de bondir aussitôt - stratégie fruste mais généralement efficace avec les dinosaures - il s'approcha doucement de la source de ces sons appétissants. Ecartant avec délicatesse les branchages, il lança un regard inquisiteur dans le sous-bois.

Imaginez un instant que vous êtes ce tyrannosaure. Vous avez vu tout votre famille et vos amis disparaître - peut-être en avez-vous aidé quelques-uns - dans les marécages, sous la lave des volcans, ou réduits en purée par un météore hagard. Vous errez depuis des mois dans le désert, et atteignez enfin une forêt accueillante. Malgré cet heureux hasard, gageons que votre état d'esprit n'est pas exactement celui d'un panda venant faire sa déclaration d'amour à une congénère gracile et consentante ! Derrière vos petits yeux sournois, dans ce magma rustique qui vous sert de cerveau, une seule idée : manger ! Sentir les glapissements apeurés d'un quelconque garde-manger poilu, écailleux ou emplumé se transformer en rauques râles d'une trop brève agonie, tandis qu'un sang chaud dégoulinerait mollement vers vos estomacs, attardant ses viscosités autour de votre langue desséchée. Cette seule pensée ne fait-elle pas frémir vos tonnes de muscles, os et autre blindage ? Et là, soudain, le miracle ! Au détour d'une pousse de fougère de trente mètres de haut, le repas tant attendu s'offre à vous. Eussiez-vous été doté par Mère Nature d'une parcelle de sensibilité, vous auriez sûrement trouvé la scène bucolique. D'élégants porcins primitifs adultes, fouissant bruyamment, pleins d'enthousiasme, un terreau riche et moelleux à souhait. Des petits gambadant de ci, de là, en poussant des cris si mélodieux qu'ils arracheraient des larmes au rossignol le plus inspiré. Voyez ces tendres animaux -retenez votre salive - prêts à s'élancer à la conquête du monde ! Pouvez-vous supporter d'être remplacé à la tête du règne animal par ces nabots poilus au faciès disgracieux, couverts de boue, grognant sans raison ? Non bien sûr ! C'est pourquoi, dans un hurlement sauvage, vous propulsez vos crocs, griffes et estomacs béants vers ces chairs offertes. Qui oserait vous blâmer ?

Car c'est bien sûr ce que fit notre saurien monstrueux. La scène qui suivit, bien que d'un sauvagerie insoutenable, est un chef d'œuvre de lutte pour la survie, marquant un tournant dans l'évolution des espèces : écoutez plutôt. Mettez-vous dans la peau - certes plus étroite - du porcin. Vous vaquez innocemment quand soudain les trompettes de la mort retentissent, un souffle fétide et brûlant vous fait vaciller... A demi étourdi, vous levez les yeux et ce que vous voyez vous fait comprendre que le dîner chez belle-maman n'était pas l'enfer ! Un immeuble de quinze étages garni de faux étincelantes se rue sur vous à la vitesse d'une locomotive sans freins dans une pente à quarante cinq pour cents ! Malgré votre sang-froid légendaire, votre flegme est vaguement ébranlé et un hoquet timide s'échappe de votre gorge nouée à triple tour. Vos os se décalcifient, votre cœur est déjà parti, vos poils sont hérissés jusqu'aux premières branches des palmiers, vos yeux se ruent hors de leurs orbites... Et chaque seconde qui passe - une éternité - rapproche ces pattes en marteau-pilon de plusieurs dizaines de mètres. D'ailleurs elles vont bientôt frôler votre petit dernier, qui pour une fois ne glapit plus. Malgré une hésitation légitime, vous considérez que de toute façon il faut agir ou mourir - au moins pour graver cette devise sur votre pierre tombale.

Le bestiau hurlant et puant qui vous agresse si cavalièrement doit être affamé. Si vous ne le nourrissez pas à votre - maigre - corps défendant, quelqu'un d'autre le fera. C'est alors que vous avez une idée lumineuse, car la peur donne des ailes, mais elle active aussi les neurones de tout ce qui est en passe d'être gobé sans sauce ! Non loin de là, au point d'eau, une troupe imposante de bêtes à corne au regard mort se sont rassemblées. Il s'en est même trouvé une ou deux, hier, pour vous faire comprendre que vous étiez de trop... Pourquoi cette lueur de cruauté illumine-t-elle soudain votre prunelle habituellement placide ? Oseriez-vous ... ?

Quant à notre héros, il ne fit ni une ni deux, ni dans la dentelle ! Porc effrayé n'a pas de cœur, c'est connu. Aussi le parent préhistorique de l'élégant cochon de nos vertes campagnes se précipita en avant en poussant force couinements suraigus. Non que le tyrannosaure ait eu l'ouïe des plus fines, mais cette espèce de bouilloire poilue lui titilla les intérieurs de fort désagréable manière. Le porc antédiluvien fit un crochet digne d'une gazelle gracile afin d'éviter les tonnes de patte qui fonçaient vers ses chairs fragiles et, dans un même temps, de détourner le gros lézard de sa course infanticide à court terme. Traçant au grand galop un sillon dans les broussailles du sous-bois, le cochon hurlait à en perdre haleine, vérifiant du coin de l'œil que l'ignoble le suivait. Et en effet, le saurien au tympan agacé se ruait à sa poursuite avec la détermination d'un être dont le cerveau avait du mal à concevoir deux idées simultanément... Insensible aux égratignures et écorchures occasionnées par les taillis épineux, hurlant de plus belle, le porc déboucha soudain dans la clairière poussiéreuse du point d'eau. Là se pressaient des animaux de toutes sortes, et notamment des buffles2 aux cornes imposantes par centaines. Une horde entière s'attardait autour de la mare, s'abreuvant, se baignant, paissant aux alentours. Aucun de ces animaux ne remarqua le sanglier qui soudain s'était tu et traversait en trombe l'espace dégagé pour regagner l'abri des arbres du côté opposé. En revanche, ils remarquèrent sans peine notre ami tyrannosaure que cette course au milieu des palmiers avait encore plus affamé ! Si la décharge d'adrénaline qu'ils reçurent en conséquence avait été déversée dans un récipient, nul doute que celui-ci eût dû avoir au moins la taille d'une piscine.

La panique et la fuite qui s'ensuivirent auraient été une leçon pour Napoléon sur la Bérézina ! Mais le bovin - non, pas Napoléon - est moins astucieux que le porc : fuyant en plaine et en ligne droite, les buffles furent fauchés par les griffes avides du saurien ! Lorsque des dizaines de corps mutilés jonchèrent les lieux, le saurien revint déguster ses victimes dans un grand concert d'ossements brisés, de chairs déchirées, et de bruits de succion peu appétissants.

 

S'éloignant du carnage, notre héros s'en retourna auprès de sa famille qui le pleurait déjà. Après une fuite éperdue pour mettre la plus grande distance possible entre eux et le monstre, les porcins purent enfin goûter aux joies de la vie animale, avec l'insouciance retrouvée des êtres d'exception qui savent qu'un jour le monde leur appartiendra. Quant à cette histoire, elle s'est transmise de génération en génération, et si un jour vous parvenez à entamer la discussion avec un porc, il se fera une joie de la raconter, car elle est le symbole de l'intelligence de l'espèce et fait la fierté de tous... Elle explique aussi le mépris du porcin pour l'espèce bovine, qui n'a survécu que par miracle aux épreuves de la vie !

 

 

1, 2 : NDLA - Rencontres improbables, certes, mais si cocasses que l'on aurait tort de s'en priver...

Commentaire (1)

1. GOHIER Le 21/12/2009 à 15:40

Lien vers le site web de GOHIER
Etonnante rencontre certes ! Mais seules les montagnes ne le peuvent. Une chance que l'animal soit parvenu à bon porc !



Cordialement
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Dernière mise à jour de cette page le 15/02/2009

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