Un platane

En ce début du mois de mars, je me hâtais vers mon rendez-vous. La voiture grignotait les kilomètres de l'asphalte impeccable de l'autoroute. Tout en écoutant la radio, je laissais mon regard vagabonder de chaque côté du ruban si bien connu. L'hiver s'accrochait à nous. La lumière nous laissait espérer les jours meilleurs mais le thermomètre ne décollait pas encore franchement de ses quartiers de février. Pourtant à dix-huit heures il faisait jour encore. On sortait lentement mais sûrement de ce tunnel de nuit qui nous tenait depuis novembre.

On eut dit que les arbres nus qui défilaient de part et d'autre de la route ressentaient mon impatience de beau temps. Les plus précoces d'entre eux avaient des fourmis dans les bourgeons ! Au sens figuré, bien sûr... On était encore loin d'en revoir, des fourmis. Elles ne me manquaient même pas d'ailleurs ! Industrieuses, méthodiques, utiles... Certes. Mais notre cohabitation me déplaisait trop pour que je me contente de leurs indéniables qualités.

De soleil déclinant en arbres frémissants, je m'étais approché de ma destination : l'école de ma fille. Sa professeure recevait ce soir-là les parents pour leur donner les résultats de l'évaluation de fin de CM2. Oui, au mois de mars... Voyons ! Il faut être bien étroit d'esprit pour s'étonner de ce timing. De toute façon, là n'était pas l'objet de mon propos : il se trouve que la maîtresse avait opté pour des entretiens avec les parents dans l'ordre où ils se présenteraient. Simple mais efficace. Une vague inquiétude m'avait saisi à la sortie de mon véhicule : et si je me trouvais derrière une dizaine d'autres parents ? Je m'étais alors hâté... pour rien : une seule maman faisait les cent pas dans la cour de l'école, attendant sagement son tour. Après les salutations polies qu'exigeaient les circonstances, nous reprîmes notre attente. La sienne ne dura pas et après m'avoir jeté un dernier regard pour s'assurer que je n'allais pas me ruer avant elle dans le bureau de la maîtresse, elle me laissa seul dans la cour.

Dans la lumière du soir à peine voilée de bandeaux de nuages d'altitude, je commençai à mon tour une lente pérégrination qui me menait en quelques pas du mur du bâtiment des maternelles au grillage qui délimitait la cour des grands. Les rares bruits du village semblaient s'arrêter aux portes de l'école, isolée du temps et de ses remous. Le clocher tout proche parvint seul à rompre cette sensation en carillonnant pour annoncer dix-huit heures trente. Passé ce moment, je ne fus plus accompagné que par le chant discret d'un oiseau qui m'observait du haut d'une antenne de télévision.

Malgré le côté ingrat et vaguement inutile de mon attente je pris un plaisir certain à me retrouver dans ma bulle de tranquillité, d'autant plus appréciable après une journée de travail et un trajet en voiture. La fraîcheur de ce début de soirée étant largement supportable, j'en vins à apprécier l'absence de salle d'attente. J'observais les maisons qui tournaient le dos à la cour d'école, imaginant les cris et les jeux qui devaient l'envahir à la récréation, le ballon qu'on avait envoyé chez la voisine, les rires et les chamailleries. Une zone herbue, juste de l'autre côté du grillage, portait les empreintes encore fraîches des courses à perdre haleine, des bonds de géant et des dérapages vaguement contrôlés de la journée.

Dans la partie goudronnée que j'arpentais consciencieusement depuis quelques minutes - la cour des petits, la partie la plus ancienne de l'école - se tenaient trois platanes vénérables aux troncs enchâssés dans le bitume. Avec leur coupe de cheveux hivernale, ils manquaient singulièrement de panache ! Leurs corps épais, écourtés par les coupes successives, ne portaient que d'insignifiants rameaux encore nus qui jaillissaient des gros moignons que les élagueurs avaient laissés sur leurs têtes comme des couronnes de rois déchus. Ils étaient nés pour être des géants et ces arbres-là ne dépassaient pas le premier étage de l'école. L'un d'eux en particulier attira mon attention. Non qu'il différât par la taille ou l'aspect général de ses deux voisins. Son tronc rugueux portait ces mêmes marbrures que laisse l'écorce du platane en se détachant par plaques. Son crâne dégarni s'ornait des trois mêmes excroissances torturées par des décennies de tailles régulières. Çà et là, des creux noircis portaient témoignage de coups ou d'entailles qui s'étaient élevés et boursoufflés au rythme si lent de la croissance de l'arbre. Pas facile, la vie de platane de cour d'école ! Celui-là qui avait entre les autres retenu mon regard portait au milieu de son tronc une inscription bien nette ; une jeune fille avait tracé en grosses lettres capitales son prénom : Aurélie. D'autres marques décoraient l'écorce mais celle-ci s'en détachait très nettement. On voyait que l'auteure de ce paraphe avait profondément entaillé l'arbre. Celui-ci, patiemment, avait cicatrisé, créant un relief qui soulignait chaque lettre. Pas rancunier, il avait mis en valeur à sa façon l'œuvre spontanée et brutale de la petite Aurélie. La hauteur à laquelle elle se trouvait - presque au niveau de mes yeux - et l'épaisseur de la cicatrice me laissèrent à penser que l'ouvrage remontait bien à quelques années. Elle devait être bien loin, la petite Aurélie qui avait profité d'un moment d'inattention pour commettre son innocent forfait. Peut-être amenait-elle maintenant tous les jours ses propres enfants dans cette même école ? Nul doute qu'elle devait leur interdire ce genre d'exploit !

Ou bien je me trompais totalement ? Cette mystérieuse Aurélie était peut-être une adolescente rebelle qui était revenue en pleine nuit dans son ancienne école pour mutiler un pauvre arbre qui ne lui avait rien fait - à part un petit croc-en-jambe bien involontaire avec une de ses racines. Ou pire encore : Aurélie n'était-elle pas une institutrice remplaçante qui avait attendu patiemment le départ de tous les élèves et de ses collègues pour laisser à la postérité une trace de son passage ? La porte du bureau de la maîtresse s'ouvrit enfin, mettant un terme à mes conjectures saugrenues. Je quittai la cour, mes va-et-vient monotones, les souvenirs de récréations enfuies et les trois platanes impassibles. Bizarre comme on a toujours un petit pincement au cœur en quittant la cour de récréation...

Plus tard, tandis que je rentrais chez moi dans la pénombre, je repensais à mon platane et à son Aurélie. Son destin pourrait paraître peu enviable : planté au milieu d'une cour et non dans un champ ou une forêt, taillé et retaillé jusqu'à devenir une caricature d'arbre, il avait encore devant lui de longues années à passer au milieu des coups de pieds, des larmes de rage et des assauts de graveurs amateurs. Pourtant quelle meilleure place que la sienne ? Spectateur placide des jeux les plus endiablés, point d'appui inébranlable pour petits dos fatigués, support muet des parties de cache-cache ou de loup - et de leurs variantes infinies, génération après génération - cet arbre-là avait une vie rêvée !

Il ferait bientôt de l'ombre sur sa cour d'école. Qu'il ferait bon se réfugier près de lui dans les premiers soleils de juin, quand l'air de l'été soufflé par le sud tournerait les têtes dans un espoir de vacances ! On le quitterait sans remord pour oublier l'école, bien sûr. Lui veillerait sur son royaume sans se plaindre, jusqu'au jour béni de la rentrée où de petites mains bronzées lui chatouilleraient à nouveau l'écorce et où les rires d'enfants se prendraient dans son feuillage.

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Dernière mise à jour de cette page le 14/04/2010

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